La pluie de l’aube

 

La Pluie de l’aube de Guan Jian

 

LETTRE INACHEVÉE

Je guette l’aube comme le chat guette la souris. Je sortirai un crayon et quelques feuilles de brouillon du tiroir de la table de chevet, quand j’aurai la force de me lever.

« Écrire de son lit d’hôpital, c’est la meilleure façon de se refaire une santé. » Tu m’as dit cette phrase un jour que tu étais alitée. Et c’est seulement maintenant, trente ans après, que je commence à en saisir le sens.

Une musique s’infiltre doucement dans le courant de ma pensée. Ce concerto, je le connais. Il est un peu répétitif, mais pas du tout monotone. C’est la pluie qui câline les vieilles tuiles du toit. Un toit qui accueille les gouttes d’eau comme un enfant reçoit les caresses de sa maman.

Je t’écris, depuis déjà si longtemps. Cette lettre, je l’écrirai jusqu’à mon dernier souffle. Les mots me viennent tantôt en alphabet latin, tantôt en sinogramme, souvent désordonnés. Ma main sait les mettre dans l’ordre.

Mes mots sont inscrits sur des feuilles de papier recyclées. Lorsque je les vois apparaître sur ces feuilles, je me rappelle combien le bonheur est fragile, la vie peut nous l’enlever à tout moment, comme une gomme efface les ratures de crayon.

Le souvenir de cet instant où tu m’as remis quelques feuilles vierges ne s’est pas effacé. Tu m’as dit : « Maintenant, ton écriture mérite ces belles feuilles. »

Nous étions encore dans la vieille maison de Beijing. Le ciel venait de dire ses mots doux à la terre, des mots sous forme de pluie. J’ai eu envie d’embrasser la fierté que trahissait ton visage baigné de lumière d’été. Tu étais si fort, en si bonne santé. J’ai osé deviner ce que tu ne me disais pas : « Je suis fier de toi », la phrase que j’ai tant espérée, que j’espère encore.
Depuis, je m’autorise de temps en temps « une belle feuille », pour y écrire des mots « définitifs ». Mais la plupart du temps, mon crayon glisse sur une feuille déjà utilisée, une « feuille de brouillon », où mes mots cohabitent avec les mots des autres. Il m’arrive de la retourner et de découvrir ce qui est écrit. Cette incursion est une visite rendue à un voisin.

Maintenant les crayons sont remplacés par le clavier. Les lettres sont frappées par les doigts. Les mots s’affichent directement sur l’écran. C’est déroutant pour moi qui ai besoin de tenir fermement le crayon, de le guider sur la feuille pour mieux traquer, mot après mot, la bête qui rôde dans la jungle de mes pensées. Comment te faire saisir le sens du mot « ordinateur », toi qui ne l’as jamais connu ? Comment continuer à t’écrire ? Comment continuer à croire que tu me liras ? Comment te dire les choses que je n’ai jamais pu te dire quand tu étais encore de ce monde, quand tu étais encore mon père ?

Un jour, au cours d’une discussion, un ami m’a posé cette question : « Tu te sens facilement chez toi, partout. Comment fais-tu ? »

Effectivement, depuis que nous avons été obligés de quitter notre maison après ta disparition, « ma maison » ne signifie plus l’endroit où j’habite. À partir de ce jour-là, « ma maison », je la porte en moi. Elle coule dans mes veines. Elle se loge dans mon cœur. Je suis habitée par ma maison. On ne se quitte jamais. Elle est à la fois ma mère, mon père et mon enfant. Je la chéris, je la protège, je l’embellis. Depuis la démolition des Hutong 1, où j’avais passé mon enfance, je suis devenue « habitante de moi ».

J’habite mon for intérieur.

Un mois après avoir écrit ces mots, je suis tombée par hasard sur une phrase de Michel Tournier dans Journal extime : « Ma maison, c’est moi. » Je me suis dit : « Voilà la différence entre un géant et un nain : Maître Tournier a dit en une seule phrase ce que j’ai essayé de dire en plusieurs pages. Hélas !»

1. Hutong : Ensemble de ruelles et de passages étroits, un des symboles de Beijing depuis plus de 700 ans. Seule une petite partie des Hutong a survécu à la démolition et à la modernisation de la ville.

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