La Passerelle du hasard

 

La Passerelle du hasard, recueil de nouvelles de Désirée Boillot

Ce songe de l’autre nuit demeure encore étrangement pré-sent. Pourtant je ne me souviens jamais de mes rêves; sans doute est-il préférable que l’amnésie les dissolve avant mon réveil. Mais j’ai rêvé de toi. Tu étais à l’intérieur d’un caléi-doscope que je ne cessais de tourner entre mes doigts. Ton visage m’apparaissait sous des formes changeantes, au gré des rôles que tu tenais: successivement mère, héroïne, compagne, égérie, séductrice, victime; tu brassais tous ces personnages. Dans la confusion qui me gagnait, le trouble qui m’occupait, la femme que tu étais se dérobait sans cesse. Subitement ton image s’est brouillée; je me suis réveillée, avec la sensation amère de ne t’avoir reconnue à aucun moment.

Les choses sont étranges. Le caléidoscope continue de tourner dans ma mémoire, transformant l’objetfragile de ton image, lui donnant mille profils, mille facettes inconnues, mille figures nouvelles. Femme fatale, souffrante, intrigante, soumise, indifférente, épanouie, joyeuse et triste en même temps… Où te caches-tu derrière ces aimables mensonges ? Quel a été ton rôle véritable ? On dit des femmes que leur fonction première est de mettre au monde. Tu pourrais si facilement contredire cette vérité! Le temps dont tu dispo-sais pour ta carrière était bien trop précieux. Tu as refusé d’épouser Jacques, mais tu t’es pliée à son désir d’enfant comme on accepte de faire une brève halte avant de redémar-rer. La question de l’enfantement semblait trop délicate pour que tu consentes à m’en parler.

Maintes fois, je suis retournée ouvrir les albums poussié-reux, pour tenter de recomposer ce temps émietté au sein duquel je commençais à évoluer sans en avoir conscience. En relisant les pages de tes carnets de théâtre, je pourrais parler aujourd’hui de la brume qui tombait sur le jardin cette nuit-là, enveloppant les arbres dans un voile opaque, de l’obscurité qui venait, de l’obstacle que je représentais, de cette intrusion que tu avais tant de difficultés à surmonter. Je pourrais dire très simplement que cette nuit-là tu viens de rentrer, épuisée, harassée. Jacques t’escorte de son pas lourd, un peu claudi-quant, avec un paquet dans les bras. Sa présence te pèse, tes tournées te manquent, déjà les planches t’appellent, tu as appris ton rôle à l’hôpital, tu le sais par cœur et tu te consu-mes pour lui. Tu déclames devant la cheminée, indifférente à tout, sauf au personnage de femme délaissée que tu vas bientôt incarner, qui t’obsède et palpite au fond de toi. Les fenêtres sont bordées de givre, de gros flocons cotonneux s’écrasent contre la vitre. Je suis une enfant de l’hiver.

Tu n’as jamais parlé de ma naissance qu’en des termes vio-lents. Combien de fois t’ai-je entendu évoquer cette attente insupportable, ce dégoût de toi-même, de ton corps déchiré, meurtri, déformé! Tu as souffert comme toutes les femmes, mais tu as haï cette souffrance plus que quiconque; Jacques était là pour te tenir la main. Aux termes de cette épreuve, un prénom a surgi de la nuit comme une incontestableévidence. Victoire, repoussant les ténèbres. Victoire, surmontant l’ad-versité. Victoire, envers et contre tout.

Le caléidoscope continue de tourner, mêlant ma vie à la tienne. Te souviens-tu seulement de ces jours gris où mon visage rejoignait le tien face au miroir? J’appelais cela mes tentatives de rapprochement insolite. J’observais tes gestes précis, le coton au bout de tes doigts que tu passais sur ton front, les lotions à la rose, à l’hamamélis, à la capucine, à l’orchidée sauvage, gardiennes du temple de ta beauté. J’aimais te voir te maquiller. Tu étais belle, tout simplement, et tu le savais. De mon côté, je savais que jamais je n’accéderais à cette femme-là, tantôt rousse, tantôt blonde, tantôt brune au fil des personnages que tu visitais. J’ai toujours admiré ton visage pur, l’arc de tes sourcils, l’éclat de tes yeux et vaguement regretté à l’adolescence de ne pas avoir les mêmes, ni ton nez droit, ni ta bouche bien dessinée, ni ce cou gracieux que tu ornais de colliers rutilants avant tes apparitions sur scène. Face au miroir, je tentais de saisir derrière la cruauté des apparences quelque vague ressemblance physique avec toi. Je passais en revue mon cou étroit, mon menton pointu, mes petits yeux noirs, mes cheveux raides. Il n’y avait rien qui pût me rapprocher de toi; je ne possédais aucun de tes atouts. Tu continuais à peigner ta chevelure, pensive, devant ton image, tandis que je mesurais l’absurde décalage qu’il y avait à s’appeler Victoire avec un physique comme le mien. Mon prénom m’allait aussi bien que des gants de boxe à une souris, seulement j’étais cette souris et c’est toi qui m’avais donné les gants pour lutter. Victoire : tout était à faire, le monde s’ouvrait. Ton indifférence à mon égard m’a permis d’accepter ma différence.

À aucun moment de mon rêve, Jacques n’est venu se join-dre à la ronde de tes visages. Étiez-vous si incompatibles ? Mes bulletins remportaient toujours son adhésion. J’étais laide, certes, mais la première de ma classe. Ma main lui tendait le carnet jaune qu’il happait entre ses doigts comme une récom-pense. Il se renfonçait dans son fauteuil pour mieux savou-rer sa lecture. Combien de fois ai-je tiré mon énergie de cette fierté que je lisais sur son front ! Tu vas voir Papa, me disais-je, tu vas voir que je peux encore faire mieux… Les appréciations tièdes étaient bannies, les absences aussi. Même malade, il me fallait la gloire. Je ne pouvais pas déchoir. Toi,tu approu-

vais d’un Parfait, continue, puis tu signais très vite, de ton écri-ture ronde et penchée dans un mouvement mécanique bien rodé, comme si les choses étaient vouées à aller de l’avant. Je t’avais habituée à l’excellence; les appréciations flatteuses à mon endroit ne te faisaient ni chaud ni froid. Je recevais mes lauriers sous ton œil impassible. À la question: Que veut-elle faire plus tard ? Tu répondais d’un ton désabusé sous lequel couvait une méchante petite flamme : Pilote de course, pompier, médecin d’urgence, sous-entendant par-là que tu avais eu un garçon manqué. Tu retournais à tes classiques, me laissant seule avec ta signature. Le désir montait, flamboyant, de me battre.

L’autre nuit, la cruauté dont tu étais capable est apparue au fond du caléidoscope. Je t’ai vue grimaçante, sans pitié. Souvent, par un mauvais tour du hasard, l’accident que l’on redoute arrive inéluctablement. Ton métier d’actrice t’accaparait tout entière, tu te donnais corps et âme à ton public; tu rentrais tard, épuisée, vidée de tes forces. Le téléphone ne sonnait que pour toi. Je ferme les yeux et tiens sous mes doigts une médaille; côté face, ton visage resplendit sous les projecteurs; côté pile, il se renfrogne dès que Jacques ouvre la bouche. Des portes claquent dans ma mémoire, des objets volent et se brisent entre deux tournées en province. Lassé, dégoûté, il a fini par te quitter. Comment aurait-il pu en être autrement ? Nous serions désormais face à face. J’étais prête à affronter tes silences.

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