{"id":2459,"date":"2019-02-01T22:54:48","date_gmt":"2019-02-01T21:54:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2459"},"modified":"2019-02-02T15:56:43","modified_gmt":"2019-02-02T14:56:43","slug":"ivresse-de-la-chute","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2459","title":{"rendered":"Ivresse de la chute"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=2398\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2445\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2019\/01\/couv-ivresse-de-la-chute-04_1-148x210.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Extrait de &#8220;<strong>Cendres<\/strong>&#8220;, premi\u00e8re nouvelle du recueil <strong>Ivresse de la chute<\/strong> de <strong>Jo\u00ebl Hamm<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Une obscurit\u00e9 de s\u00e9pulcre estompe les bois et noircit le ciel. Le gamin tend ses mains au dessus du feu mourant. Le tapis de braises est une cit\u00e9 de rubis aux venelles d\u2019ombres et la fum\u00e9e se confond avec le suaire de brume qui s\u2019affale mollement sur la campagne. Il se l\u00e8ve, pisse sur les brandons et pousse les vaches vers le chemin de boue, \u00e0 peine visible dans le cr\u00e9puscule. Le fermier le surprend au d\u00e9tour de l\u2019\u00e9table, frappant les animaux de sa badine de saule et les insultant et les maudissant. Il re\u00e7oit des coups de poings, de pieds. Son nez saigne et il se r\u00e9fugie dans l\u2019encoignure d\u2019une porte, recroquevill\u00e9, la t\u00eate dans les bras.<br \/>\n\u00c0 la nuit tomb\u00e9e il s\u2019enfuit, emportant ses tr\u00e9sors dans une musette de toile : trois cailloux aux formes bizarres, une lame \u00e9br\u00e9ch\u00e9e fix\u00e9e dans un manche de bois cercl\u00e9 de ficelle qu\u2019il avait patiemment d\u00e9cap\u00e9e pour en \u00f4ter la rouille, un quignon de pain dur et un briquet \u00e0 amadou vol\u00e9 au fermier.<br \/>\nIl a froid malgr\u00e9 les \u00e9paisseurs de loques dont il s\u2019est affubl\u00e9 et la pleine lune projette son ombre d\u2019\u00e9pouvantail sur le chemin empierr\u00e9. Il contourne les soues \u00e0 cochons, traverse les champs en direction de la for\u00eat, s\u2019\u00e9gratigne aux haies d\u2019aub\u00e9pines ou d\u2019\u00e9pines noires. Ce n\u2019est pas sa premi\u00e8re fugue mais, cette fois, il est d\u00e9termin\u00e9. On ne le reverra plus ici et personne, \u00e0 l\u2019avenir, ne le battra.<br \/>\nIl marche vite, droit devant lui. Lorsque les arbres d\u00e9charn\u00e9s semblent se mettre en mouvement pour le sabbat, que le moindre buisson est une b\u00eate pr\u00eate \u00e0 bondir, il s\u2019approche d\u2019une ferme endormie. La brise nocturne est avec lui, le chien ne le sent pas. Aux abords de la grange, il bute sur un soc de charrue abandonn\u00e9 et retient un cri de douleur. Son genou est poisseux de sang. Il \u00e9carte un peu la lourde porte de planches, se coule dans l\u2019\u00e9troit passage, s\u2019habitue \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9, grimpe \u00e0 l\u2019\u00e9chelle et se niche dans le foin, en proie \u00e0 une indicible terreur, redoutant, au moindre bruissement, des entit\u00e9s effroyables. Il fini par s\u2019endormir, rassur\u00e9 par les ren\u00e2clements du lourd cheval, au dessous de lui, qui sabote les parois de son box, sans doute affol\u00e9 par l\u2019odeur de sauvagine du gamin et par son r\u00e2le de moribond. Pourtant, il ne meurt pas le gamin aux yeux chassieux. Avant l\u2019aube, il retrouve assez de force pour descendre de son perchoir et sortir de la grange. Frissonnant et le corps meurtri, il se dirige en boitant vers le croassement des bois noirs. Parfois il se retourne et la ferme aux murs bas lui para\u00eet, \u00e0 mesure qu\u2019il s\u2019\u00e9loigne, gagn\u00e9e puis ensevelie par une mar\u00e9e de terre nue et grasse qui se confond avec le ciel. Il laisse, dans ce havre de hasard, l\u2019empreinte dans le foin de son corps malingre et un peu de sang de sa plaie \u00e0 la jambe qui brille comme un trait de cinabre sur les herbes s\u00e8ches. Une fum\u00e9e claire s\u2019\u00e9l\u00e8ve au dessus de la ligne encore visible du toit de la maison. Le vent porte une odeur d\u2019\u00e9corce br\u00fbl\u00e9e mais aussi, pense-t-il, de ch\u00e2taigne ou plut\u00f4t de viande. Le paysan aura sans doute relanc\u00e9 le feu dans l\u2019\u00e2tre. Il imagine le morceau de lard gras, ivoire blanc vein\u00e9 de rose p\u00e2le, que, peut-\u00eatre, le fermier fait griller puis pose sur une tranche de pain avant de m\u00e2cher, vide de toute pens\u00e9e, savourant cette provende au go\u00fbt de suint et d\u00e9crochant avec sa langue un morceau de chair coinc\u00e9e entre deux molaires tout en mettant sa veste de toile matelass\u00e9e puis sortant et humant l\u2019air pour deviner le temps qu\u2019il fera \u00e0 l\u2019odeur de l\u2019air et \u00e0 l\u2019\u00e9paisseur du ciel qu\u2019il y a entre les \u00e9toiles invisibles et lui, pos\u00e9 sur son seuil de pierre tel le gardien du temps.<br \/>\nLa for\u00eat est toute proche. Le gamin s\u2019enfonce dans l\u2019\u00e9paisseur des feuilles et leur fermentation humide chauffe ses pieds \u00e0 travers les semelles fendues de ses brodequins. Dans le d\u00e9dale des arbres, la nuit continue au-del\u00e0 du jour. Il se faufile entre les cand\u00e9labres serr\u00e9s des taillis et per\u00e7oit des fr\u00f4lements dans les buissons. Il devine une mare \u00e0 l\u2019odeur de vase, \u00e9carte les premiers joncs, cassants et morts sur les rives, s\u2019assoit sur la mousse d\u2019un tronc couch\u00e9, croise les bras sur sa poitrine, ses mains ne d\u00e9passant pas des manches de sa veste et il regarde le ciel au dessus de la clairi\u00e8re qui se nimbe de bleu p\u00e2le. Le piaillement des oiseaux se m\u00eale aux bruissements de la frondaison. L\u2019\u00e9cho de leurs p\u00e9piements donne une profondeur nouvelle \u00e0 la for\u00eat et \u00e0 sa solitude. Maintenant, les rayons obliques du soleil \u00e9clairent la cime des arbres. Le gamin enl\u00e8ve ses brodequins, accroche son bourgeron et sa culotte de toile \u00e0 une branche et entre dans l\u2019eau qui lui para\u00eet presque ti\u00e8de. Le fond part en pente douce. Une vase grasse et noire gicle entre ses orteils. La surface du bassin reforme son miroir entre ses jambes puis le soleil rend sa limpidit\u00e9 \u00e0 l\u2019eau o\u00f9 flottent des particules v\u00e9g\u00e9tales vieil or. Soudain, un nuage \u00e9clipse la lumi\u00e8re. La surface de l\u2019\u00e9tang prend une couleur plomb\u00e9e. Le gamin a de l\u2019eau aux \u00e9paules et d\u00e9cide d\u2019avancer encore. Avant de dispara\u00eetre, il l\u00e8ve les yeux vers les hauteurs comme pour chercher un signe de salut et croit voir un \u0153il dans un trou du ciel. Il sort pr\u00e9cipitamment de l\u2019\u00e9tang, se rhabille, grelottant de froid, ajuste sa musette et tombe nez \u00e0 nez avec deux b\u00fbcherons qui le reconnaissent, le saisissent et le ligotent en attendant d\u2019avoir fini leur journ\u00e9e pour le ramener chez ses parents nourriciers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; Extrait de &#8220;Cendres&#8220;, premi\u00e8re nouvelle du recueil Ivresse de la chute de Jo\u00ebl Hamm &nbsp; Une obscurit\u00e9 de s\u00e9pulcre estompe les bois et noircit le ciel. Le gamin [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":2162,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2459"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2459"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2459\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2467,"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2459\/revisions\/2467"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/2162"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.zonaires.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2459"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}