{"id":2240,"date":"2018-11-03T14:20:02","date_gmt":"2018-11-03T13:20:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2240"},"modified":"2018-11-03T22:49:36","modified_gmt":"2018-11-03T21:49:36","slug":"2240-2","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2240","title":{"rendered":"La Fleur que tu m&#8217;avais jet\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=2049\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2241\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Couverture-La-fleur-que-tu-mavais-jet\u00e9e-R-148x210.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La Fleur que tu m&#8217;avais jet\u00e9e<\/strong>, Novella de <strong>Julie Legrand<\/strong><\/p>\n<p>Quelque chose me le chantait depuis ma naissance : je ne serais anim\u00e9e que de sentiments \u00e9lev\u00e9s. Pas la m\u00e9lancolie alti\u00e8re d\u2019une Princesse de Cl\u00e8ves, mais le paroxysme imp\u00e9rial d\u2019une Hermione, Ph\u00e8dre, Antigone\u2026 ces princesses de trag\u00e9die.<br \/>\nUn jour ou l\u2019autre, je me consumerais tout enti\u00e8re. Quel oracle me l\u2019aurait pr\u00e9dit ?<br \/>\nDe ce p\u00e8re inconnu, qui se mat\u00e9rialisait trop tard dans ma vie, je tiens ma peau \u00e9b\u00e8ne clair ; la fossette au menton de sa propre m\u00e8re, l\u2019a\u00efeule morte qui hante aujourd\u2019hui mon sommeil. N\u00e9e d\u2019un p\u00e8re noir et d\u2019une m\u00e8re blanche, j\u2019ai v\u00e9cu mes premi\u00e8res ann\u00e9es dans la poussi\u00e8re des pistes sah\u00e9liennes, la boue des crues d\u2019un grand fleuve, la poigne de l\u2019astre implacable. Nous vivions en ren\u00e9gates, ma m\u00e8re et moi, \u00e0 l\u2019or\u00e9e de la ville, sous une lumi\u00e8re acide, comme les pauvres de ce pays. L\u2019obstination de cette femme \u2013 \u00e0 refuser le clivage impos\u00e9 par la race ainsi que de choisir son camp \u2013 avait port\u00e9 ses fruits, nous valant le m\u00e9pris des Noirs et le d\u00e9go\u00fbt des Blancs. Nous vivions isol\u00e9es, bannies. Consum\u00e9e par le souvenir du p\u00e8re, s\u00e9ducteur, fuyard imp\u00e9nitent ; ma m\u00e8re \u00e9tait devenue statue de sel, qui jamais ne ployait devant l\u2019opprobre, mais \u2013 son c\u0153ur de marbre bris\u00e9 \u2013 ne tenait debout que par la force du destin qui l\u2019avait clou\u00e9e dans l\u2019aridit\u00e9 d\u2019un pays qu\u2019elle ne pourrait jamais aimer, son enfant caf\u00e9 au lait sur les bras.<br \/>\nJe suis n\u00e9e par les pieds, ce qui marqua mon corps aux fers, et faillit la tuer, elle.<br \/>\nJ\u2019en fus paralys\u00e9e toute ma petite enfance ; rampant apr\u00e8s l\u2019\u00e2ge o\u00f9 l\u2019on sait habituellement marcher. Je me tra\u00eenais sur les coudes, mignonne, inachev\u00e9e, en abstraction de mes hanches atrophi\u00e9es dont je conserve, aujourd\u2019hui encore, les stigmates cicatriciels\u2026 La douleur me vit na\u00eetre et forgea mes souvenirs, en figeant les images que j\u2019attrapais au vol pour la contrer. La premi\u00e8re fut le ciel, dont je fixais la morsure sans ciller \u2013 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9vanouissement parfois \u2013 de mon lit d\u2019h\u00f4pital. \u00c0 hauteur du sol inf\u00e9cond o\u00f9 je me tra\u00eenais, la puret\u00e9 de ces nues devint la panac\u00e9e. Je r\u00eavais de me fondre tout enti\u00e8re \u2013 moi et mon corps meurtri \u2013 dans la pl\u00e9nitude d\u2019un bleu c\u00e9rul\u00e9en, charg\u00e9 de tra\u00een\u00e9es pourpres et de gros cumulus, filant comme des mirages \u2013 \u00ab c\u00e9rul\u00e9en \u00bb, mot que j\u2019associai, d\u00e8s lors, irr\u00e9m\u00e9diablement, aux cieux africains.<\/p>\n<p>Ma m\u00e8re \u00e9tait cette femme au c\u0153ur de marbre bris\u00e9, inapte \u00e0 prendre son enfant, hurlant de douleur, dans les bras. Elle se d\u00e9chargea de son obligation en me confiant aux services hospitaliers o\u00f9 je restai une ann\u00e9e sans qu\u2019elle vienne me visiter, au motif de quelque injonction th\u00e9rapeutique, inutile et cruelle.<br \/>\nCette ann\u00e9e-l\u00e0, je fus une orpheline de p\u00e8re et de m\u00e8re qui, pour tromper sa peine, se shootait \u00e0 longueur de journ\u00e9e au bleu c\u00e9rul\u00e9en. Je domptais mon corps r\u00e9tif, handicap\u00e9, sous la torture de la r\u00e9\u00e9ducation. Comprenant que seule la joie me ferait remporter cette premi\u00e8re victoire sur la vie, j\u2019apprenais \u00e0 faire na\u00eetre un sourire sur mes l\u00e8vres, me faire aimer ; petite fianc\u00e9e des m\u00e9decins, des infirmi\u00e8res.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais l\u00e9g\u00e8re, docile ; un colibri. Tr\u00e8s vite, ma voix se fraya \u2013 pour plaire et par ennui\u2013 un chemin vers le ciel, o\u00f9 je voulais si passionn\u00e9ment me noyer ; \u00ab La voix d\u2019un ange \u00bb disait-on. Je chantais l\u2019amour vol\u00e9 de ma m\u00e8re ; des comptines sorties de ma t\u00eate ; le blues, la saudade, le negro-spiritual, sans en avoir jamais pris connaissance.<br \/>\nCette voix hors du commun me valut un nom d\u2019emprunt, imagin\u00e9 par une infirmi\u00e8re touch\u00e9e par ma gr\u00e2ce endurante : \u00ab Alma Novi \u00bb, dans lequel elle entendait \u00ab l\u2019\u00e2me neuve \u00bb des anges, des mort-n\u00e9s, des martyres, des \u00eatres purs\u2026 m\u2019expliqua cette f\u00e9rue de charabia catholique. D\u2019un barbarisme \u00e9tait n\u00e9 mon nom africain, symbole de mon ascension vers le Divin.<br \/>\nSortie de l\u2019h\u00f4pital, je retrouvais une m\u00e8re gu\u00e9rie du souvenir de mon p\u00e8re et d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 ne plus subir le poids du destin. L\u2019objet de ses attentions avait la stature fiable, rassurante. Rapatri\u00e9es dans la soci\u00e9t\u00e9 balis\u00e9e des Blancs, nous quittions la case \u00e0 la lisi\u00e8re de la ville, pour nous installer avec l\u2019homme qui deviendrait mon beau-p\u00e8re, dans sa propri\u00e9t\u00e9 pouss\u00e9e comme une rose des sables au milieu du d\u00e9sert, bord\u00e9e de murailles pass\u00e9es \u00e0 la chaux.<br \/>\nAux portes du Sahara, \u00e0 l\u2019ombre des tamariniers, fromagers, acacias, je devins une princesse de conte oriental. Le go\u00fbt du miel et la fra\u00eecheur des draps de coton ont t\u00f4t fait de me rendre capricieuse, tirant sur les cheveux cr\u00e9pus de mon boy \u2013 \u00ab hue dada, plus vite que \u00e7a ! \u00bb \u2013, lequel avait pour consigne de m\u2019aider \u00e0 me d\u00e9placer, et s\u2019improvisait, \u00e0 mon bon vouloir, che-val de trait, chien de tra\u00eeneau, en me hissant sur ses larges \u00e9paules. Une nounou, un boy, une cuisini\u00e8re veillaient sur la petite handicap\u00e9e tyrannique. Oubli\u00e9s, les jeux avec les gamins des rues, les b\u00e2tons jet\u00e9s sur les chiens jaunes, les pneus lanc\u00e9s \u00e0 la poursuite des cyclomoteurs, les baignades dans les foss\u00e9s des oueds d\u00e9bordant des pluies de septembre. J\u2019\u00e9tais tenue d\u2019honorer mon rang de fille blanche. Sous l\u2019impulsion de cette information, mon cerveau se scindait en deux. Je grandissais dans une opulence de verdure, humect\u00e9e d\u2019eau de puits, aux portes d\u2019un d\u00e9sert aride. J\u2019\u00e9voluais dans un bruissement d\u2019insectes, travers\u00e9 du chant de l\u2019alouette inqui\u00e9t\u00e9e par le vol de l\u2019aigle, dont elle seule devinait la funeste pr\u00e9sence. Ma m\u00e8re se r\u00e9chauffait aux braises d\u2019un nouvel amour, sans discerner sur mon visage les traits de celui qui l\u2019avait bris\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La Fleur que tu m&#8217;avais jet\u00e9e, Novella de Julie Legrand Quelque chose me le chantait depuis ma naissance : je ne serais anim\u00e9e que de sentiments \u00e9lev\u00e9s. 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