{"id":2226,"date":"2018-11-03T10:13:27","date_gmt":"2018-11-03T09:13:27","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2226"},"modified":"2018-11-03T10:13:27","modified_gmt":"2018-11-03T09:13:27","slug":"la-pluie-de-laube","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2226","title":{"rendered":"La pluie de l&#8217;aube"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=1402\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2227\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2018\/11\/Couv-pluie-de-laube-R-148x210.jpg\" alt=\"\" width=\"148\" height=\"210\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La Pluie de l&#8217;aube<\/strong> de <strong>Guan Jian<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>LETTRE INACHEV\u00c9E<\/p>\n<p>Je guette l\u2019aube comme le chat guette la souris. Je sortirai un crayon et quelques feuilles de brouillon du tiroir de la table de chevet, quand j\u2019aurai la force de me lever.<\/p>\n<p>\u00ab \u00c9crire de son lit d\u2019h\u00f4pital, c\u2019est la meilleure fa\u00e7on de se refaire une sant\u00e9. \u00bb Tu m\u2019as dit cette phrase un jour que tu \u00e9tais alit\u00e9e. Et c\u2019est seulement maintenant, trente ans apr\u00e8s, que je commence \u00e0 en saisir le sens.<\/p>\n<p>Une musique s\u2019infiltre doucement dans le courant de ma pens\u00e9e. Ce concerto, je le connais. Il est un peu r\u00e9p\u00e9titif, mais pas du tout monotone. C\u2019est la pluie qui c\u00e2line les vieilles tuiles du toit. Un toit qui accueille les gouttes d\u2019eau comme un enfant re\u00e7oit les caresses de sa maman.<\/p>\n<p>Je t\u2019\u00e9cris, depuis d\u00e9j\u00e0 si longtemps. Cette lettre, je l\u2019\u00e9crirai jusqu\u2019\u00e0 mon dernier souffle. Les mots me viennent tant\u00f4t en alphabet latin, tant\u00f4t en sinogramme, souvent d\u00e9sordonn\u00e9s. Ma main sait les mettre dans l\u2019ordre.<\/p>\n<p>Mes mots sont inscrits sur des feuilles de papier recycl\u00e9es. Lorsque je les vois appara\u00eetre sur ces feuilles, je me rappelle combien le bonheur est fragile, la vie peut nous l\u2019enlever \u00e0 tout moment, comme une gomme efface les ratures de crayon.<\/p>\n<p>Le souvenir de cet instant o\u00f9 tu m\u2019as remis quelques feuilles vierges ne s\u2019est pas effac\u00e9. Tu m\u2019as dit : \u00ab Maintenant, ton \u00e9criture m\u00e9rite ces belles feuilles. \u00bb<\/p>\n<p>Nous \u00e9tions encore dans la vieille maison de Beijing. Le ciel venait de dire ses mots doux \u00e0 la terre, des mots sous forme de pluie. J\u2019ai eu envie d\u2019embrasser la fiert\u00e9 que trahissait ton visage baign\u00e9 de lumi\u00e8re d\u2019\u00e9t\u00e9. Tu \u00e9tais si fort, en si bonne sant\u00e9. J\u2019ai os\u00e9 deviner ce que tu ne me disais pas : \u00ab Je suis fier de toi \u00bb, la phrase que j\u2019ai tant esp\u00e9r\u00e9e, que j\u2019esp\u00e8re encore.<br \/>\nDepuis, je m\u2019autorise de temps en temps \u00ab une belle feuille \u00bb, pour y \u00e9crire des mots \u00ab d\u00e9finitifs \u00bb. Mais la plupart du temps, mon crayon glisse sur une feuille d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e, une \u00ab feuille de brouillon \u00bb, o\u00f9 mes mots cohabitent avec les mots des autres. Il m\u2019arrive de la retourner et de d\u00e9couvrir ce qui est \u00e9crit. Cette incursion est une visite rendue \u00e0 un voisin.<\/p>\n<p>Maintenant les crayons sont remplac\u00e9s par le clavier. Les lettres sont frapp\u00e9es par les doigts. Les mots s\u2019affichent directement sur l\u2019\u00e9cran. C\u2019est d\u00e9routant pour moi qui ai besoin de tenir fermement le crayon, de le guider sur la feuille pour mieux traquer, mot apr\u00e8s mot, la b\u00eate qui r\u00f4de dans la jungle de mes pens\u00e9es. Comment te faire saisir le sens du mot \u00ab ordinateur \u00bb, toi qui ne l\u2019as jamais connu ? Comment continuer \u00e0 t\u2019\u00e9crire ? Comment continuer \u00e0 croire que tu me liras ? Comment te dire les choses que je n\u2019ai jamais pu te dire quand tu \u00e9tais encore de ce monde, quand tu \u00e9tais encore mon p\u00e8re ?<\/p>\n<p>Un jour, au cours d\u2019une discussion, un ami m\u2019a pos\u00e9 cette question : \u00ab Tu te sens facilement chez toi, partout. Comment fais-tu ? \u00bb<\/p>\n<p>Effectivement, depuis que nous avons \u00e9t\u00e9 oblig\u00e9s de quitter notre maison apr\u00e8s ta disparition, \u00ab ma maison \u00bb ne signifie plus l\u2019endroit o\u00f9 j\u2019habite. \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, \u00ab ma maison \u00bb, je la porte en moi. Elle coule dans mes veines. Elle se loge dans mon c\u0153ur. Je suis habit\u00e9e par ma maison. On ne se quitte jamais. Elle est \u00e0 la fois ma m\u00e8re, mon p\u00e8re et mon enfant. Je la ch\u00e9ris, je la prot\u00e8ge, je l\u2019embellis. Depuis la d\u00e9molition des Hutong 1, o\u00f9 j\u2019avais pass\u00e9 mon enfance, je suis devenue \u00ab habitante de moi \u00bb.<\/p>\n<p>J\u2019habite mon for int\u00e9rieur.<\/p>\n<p>\u2026<\/p>\n<p>Un mois apr\u00e8s avoir \u00e9crit ces mots, je suis tomb\u00e9e par hasard sur une phrase de Michel Tournier dans Journal extime : \u00ab Ma maison, c\u2019est moi. \u00bb Je me suis dit : \u00ab Voil\u00e0 la diff\u00e9rence entre un g\u00e9ant et un nain : Ma\u00eetre Tournier a dit en une seule phrase ce que j\u2019ai essay\u00e9 de dire en plusieurs pages. H\u00e9las !\u00bb<\/p>\n<p>1. Hutong : Ensemble de ruelles et de passages \u00e9troits, un des symboles de Beijing depuis plus de 700 ans. Seule une petite partie des Hutong a surv\u00e9cu \u00e0 la d\u00e9molition et \u00e0 la modernisation de la ville.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La Pluie de l&#8217;aube de Guan Jian &nbsp; LETTRE INACHEV\u00c9E Je guette l\u2019aube comme le chat guette la souris. 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