{"id":2197,"date":"2018-11-02T16:59:52","date_gmt":"2018-11-02T15:59:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2197"},"modified":"2018-11-03T09:49:03","modified_gmt":"2018-11-03T08:49:03","slug":"la-passerelle-du-hasard","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2197","title":{"rendered":"La Passerelle du hasard"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=1568\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1569\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2016\/10\/Couverture-recto-La-Passerelle-du-hasard-150x250.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"250\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>La Passerelle du hasard<\/strong>, recueil de nouvelles de <strong>D\u00e9sir\u00e9e Boillot<\/strong><\/p>\n<p>Ce songe de l\u2019autre nuit demeure encore \u00e9trangement pr\u00e9-sent. Pourtant je ne me souviens jamais de mes r\u00eaves; sans doute est-il pr\u00e9f\u00e9rable que l\u2019amn\u00e9sie les dissolve avant mon r\u00e9veil. Mais j\u2019ai r\u00eav\u00e9 de toi. Tu \u00e9tais \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cal\u00e9i-doscope que je ne cessais de tourner entre mes doigts. Ton visage m\u2019apparaissait sous des formes changeantes, au gr\u00e9 des r\u00f4les que tu tenais: successivement m\u00e8re, h\u00e9ro\u00efne, compagne, \u00e9g\u00e9rie, s\u00e9ductrice, victime; tu brassais tous ces personnages. Dans la confusion qui me gagnait, le trouble qui m\u2019occupait, la femme que tu \u00e9tais se d\u00e9robait sans cesse. Subitement ton image s\u2019est brouill\u00e9e; je me suis r\u00e9veill\u00e9e, avec la sensation am\u00e8re de ne t\u2019avoir reconnue \u00e0 aucun moment.<\/p>\n<p>Les choses sont \u00e9tranges. Le cal\u00e9idoscope continue de tourner dans ma m\u00e9moire, transformant l\u2019objetfragile de ton image, lui donnant mille profils, mille facettes inconnues, mille figures nouvelles. Femme fatale, souffrante, intrigante, soumise, indiff\u00e9rente, \u00e9panouie, joyeuse et triste en m\u00eame temps\u2026 O\u00f9 te caches-tu derri\u00e8re ces aimables mensonges ? Quel a \u00e9t\u00e9 ton r\u00f4le v\u00e9ritable ? On dit des femmes que leur fonction premi\u00e8re est de mettre au monde. Tu pourrais si facilement contredire cette v\u00e9rit\u00e9! Le temps dont tu dispo-sais pour ta carri\u00e8re \u00e9tait bien trop pr\u00e9cieux. Tu as refus\u00e9 d\u2019\u00e9pouser Jacques, mais tu t\u2019es pli\u00e9e \u00e0 son d\u00e9sir d\u2019enfant comme on accepte de faire une br\u00e8ve halte avant de red\u00e9mar-rer. La question de l\u2019enfantement semblait trop d\u00e9licate pour que tu consentes \u00e0 m\u2019en parler.<\/p>\n<p>Maintes fois, je suis retourn\u00e9e ouvrir les albums poussi\u00e9-reux, pour tenter de recomposer ce temps \u00e9miett\u00e9 au sein duquel je commen\u00e7ais \u00e0 \u00e9voluer sans en avoir conscience. En relisant les pages de tes carnets de th\u00e9\u00e2tre, je pourrais parler aujourd\u2019hui de la brume qui tombait sur le jardin cette nuit-l\u00e0, enveloppant les arbres dans un voile opaque, de l\u2019obscurit\u00e9 qui venait, de l\u2019obstacle que je repr\u00e9sentais, de cette intrusion que tu avais tant de difficult\u00e9s \u00e0 surmonter. Je pourrais dire tr\u00e8s simplement que cette nuit-l\u00e0 tu viens de rentrer, \u00e9puis\u00e9e, harass\u00e9e. Jacques t\u2019escorte de son pas lourd, un peu claudi-quant, avec un paquet dans les bras. Sa pr\u00e9sence te p\u00e8se, tes tourn\u00e9es te manquent, d\u00e9j\u00e0 les planches t\u2019appellent, tu as appris ton r\u00f4le \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, tu le sais par c\u0153ur et tu te consu-mes pour lui. Tu d\u00e9clames devant la chemin\u00e9e, indiff\u00e9rente \u00e0 tout, sauf au personnage de femme d\u00e9laiss\u00e9e que tu vas bient\u00f4t incarner, qui t\u2019obs\u00e8de et palpite au fond de toi. Les fen\u00eatres sont bord\u00e9es de givre, de gros flocons cotonneux s\u2019\u00e9crasent contre la vitre. Je suis une enfant de l\u2019hiver.<\/p>\n<p>Tu n\u2019as jamais parl\u00e9 de ma naissance qu\u2019en des termes vio-lents. Combien de fois t\u2019ai-je entendu \u00e9voquer cette attente insupportable, ce d\u00e9go\u00fbt de toi-m\u00eame, de ton corps d\u00e9chir\u00e9, meurtri, d\u00e9form\u00e9! Tu as souffert comme toutes les femmes, mais tu as ha\u00ef cette souffrance plus que quiconque; Jacques \u00e9tait l\u00e0 pour te tenir la main. Aux termes de cette \u00e9preuve, un pr\u00e9nom a surgi de la nuit comme une incontestable\u00e9vidence. Victoire, repoussant les t\u00e9n\u00e8bres. Victoire, surmontant l\u2019ad-versit\u00e9. Victoire, envers et contre tout.<\/p>\n<p>Le cal\u00e9idoscope continue de tourner, m\u00ealant ma vie \u00e0 la tienne. Te souviens-tu seulement de ces jours gris o\u00f9 mon visage rejoignait le tien face au miroir? J\u2019appelais cela mes tentatives de rapprochement insolite. J\u2019observais tes gestes pr\u00e9cis, le coton au bout de tes doigts que tu passais sur ton front, les lotions \u00e0 la rose, \u00e0 l\u2019hamam\u00e9lis, \u00e0 la capucine, \u00e0 l\u2019orchid\u00e9e sauvage, gardiennes du temple de ta beaut\u00e9. J\u2019aimais te voir te maquiller. Tu \u00e9tais belle, tout simplement, et tu le savais. De mon c\u00f4t\u00e9, je savais que jamais je n\u2019acc\u00e9derais \u00e0 cette femme-l\u00e0, tant\u00f4t rousse, tant\u00f4t blonde, tant\u00f4t brune au fil des personnages que tu visitais. J\u2019ai toujours admir\u00e9 ton visage pur, l\u2019arc de tes sourcils, l\u2019\u00e9clat de tes yeux et vaguement regrett\u00e9 \u00e0 l\u2019adolescence de ne pas avoir les m\u00eames, ni ton nez droit, ni ta bouche bien dessin\u00e9e, ni ce cou gracieux que tu ornais de colliers rutilants avant tes apparitions sur sc\u00e8ne. Face au miroir, je tentais de saisir derri\u00e8re la cruaut\u00e9 des apparences quelque vague ressemblance physique avec toi. Je passais en revue mon cou \u00e9troit, mon menton pointu, mes petits yeux noirs, mes cheveux raides. Il n\u2019y avait rien qui p\u00fbt me rapprocher de toi; je ne poss\u00e9dais aucun de tes atouts. Tu continuais \u00e0 peigner ta chevelure, pensive, devant ton image, tandis que je mesurais l\u2019absurde d\u00e9calage qu\u2019il y avait \u00e0 s\u2019appeler Victoire avec un physique comme le mien. Mon pr\u00e9nom m\u2019allait aussi bien que des gants de boxe \u00e0 une souris, seulement j\u2019\u00e9tais cette souris et c\u2019est toi qui m\u2019avais donn\u00e9 les gants pour lutter. Victoire : tout \u00e9tait \u00e0 faire, le monde s\u2019ouvrait. Ton indiff\u00e9rence \u00e0 mon \u00e9gard m\u2019a permis d\u2019accepter ma diff\u00e9rence.<\/p>\n<p>\u00c0 aucun moment de mon r\u00eave, Jacques n\u2019est venu se join-dre \u00e0 la ronde de tes visages. \u00c9tiez-vous si incompatibles ? Mes bulletins remportaient toujours son adh\u00e9sion. J\u2019\u00e9tais laide, certes, mais la premi\u00e8re de ma classe. Ma main lui tendait le carnet jaune qu\u2019il happait entre ses doigts comme une r\u00e9com-pense. Il se renfon\u00e7ait dans son fauteuil pour mieux savou-rer sa lecture. Combien de fois ai-je tir\u00e9 mon \u00e9nergie de cette fiert\u00e9 que je lisais sur son front ! Tu vas voir Papa, me disais-je, tu vas voir que je peux encore faire mieux\u2026 Les appr\u00e9ciations ti\u00e8des \u00e9taient bannies, les absences aussi. M\u00eame malade, il me fallait la gloire. Je ne pouvais pas d\u00e9choir. Toi,tu approu-<\/p>\n<p>vais d\u2019un Parfait, continue, puis tu signais tr\u00e8s vite, de ton \u00e9cri-ture ronde et pench\u00e9e dans un mouvement m\u00e9canique bien rod\u00e9, comme si les choses \u00e9taient vou\u00e9es \u00e0 aller de l\u2019avant. Je t\u2019avais habitu\u00e9e \u00e0 l\u2019excellence; les appr\u00e9ciations flatteuses \u00e0 mon endroit ne te faisaient ni chaud ni froid. Je recevais mes lauriers sous ton \u0153il impassible. \u00c0 la question: Que veut-elle faire plus tard ? Tu r\u00e9pondais d\u2019un ton d\u00e9sabus\u00e9 sous lequel couvait une m\u00e9chante petite flamme : Pilote de course, pompier, m\u00e9decin d\u2019urgence, sous-entendant par-l\u00e0 que tu avais eu un gar\u00e7on manqu\u00e9. Tu retournais \u00e0 tes classiques, me laissant seule avec ta signature. Le d\u00e9sir montait, flamboyant, de me battre.<\/p>\n<p>L\u2019autre nuit, la cruaut\u00e9 dont tu \u00e9tais capable est apparue au fond du cal\u00e9idoscope. Je t\u2019ai vue grima\u00e7ante, sans piti\u00e9. Souvent, par un mauvais tour du hasard, l\u2019accident que l\u2019on redoute arrive in\u00e9luctablement. Ton m\u00e9tier d\u2019actrice t\u2019accaparait tout enti\u00e8re, tu te donnais corps et \u00e2me \u00e0 ton public; tu rentrais tard, \u00e9puis\u00e9e, vid\u00e9e de tes forces. Le t\u00e9l\u00e9phone ne sonnait que pour toi. Je ferme les yeux et tiens sous mes doigts une m\u00e9daille; c\u00f4t\u00e9 face, ton visage resplendit sous les projecteurs; c\u00f4t\u00e9 pile, il se renfrogne d\u00e8s que Jacques ouvre la bouche. Des portes claquent dans ma m\u00e9moire, des objets volent et se brisent entre deux tourn\u00e9es en province. Lass\u00e9, d\u00e9go\u00fbt\u00e9, il a fini par te quitter. Comment aurait-il pu en \u00eatre autrement ? Nous serions d\u00e9sormais face \u00e0 face. J\u2019\u00e9tais pr\u00eate \u00e0 affronter tes silences.<\/p>\n<p>\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; La Passerelle du hasard, recueil de nouvelles de D\u00e9sir\u00e9e Boillot Ce songe de l\u2019autre nuit demeure encore \u00e9trangement pr\u00e9-sent. 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