{"id":2194,"date":"2018-11-02T15:59:09","date_gmt":"2018-11-02T14:59:09","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2194"},"modified":"2018-11-03T09:48:27","modified_gmt":"2018-11-03T08:48:27","slug":"memoires-dun-tueur-ordinaire","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2194","title":{"rendered":"M\u00e9moires d&#8217;un tueur ordinaire"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=1663\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1664\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2017\/03\/Couv-m\u00e9moire-dun-tueur-ordinaire-R-150x250.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"250\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>M\u00e9moires d&#8217;un tueur ordinaire, <\/strong>roman de <strong>Claude Bachelier<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Je suis n\u00e9 le 22 juin 1941. C\u2019\u00e9tait, selon mon p\u00e8re, pour f\u00eater l\u2019invasion de l\u2019URSS par l\u2019Allemagne nazie. \u00c7a, bien s\u00fbr, je l\u2019ai su par la suite. Je n\u2019ai pas connu mon p\u00e8re. Je sais pourtant qu\u2019il a toujours \u00e9t\u00e9 farouchement anti communiste et que, tout naturellement, il s\u2019est ralli\u00e9 \u00e0 P\u00e9tain et \u00e0 sa clique. Il a m\u00eame pouss\u00e9 la plaisanterie jusqu\u2019\u00e0 s\u2019engager dans la Milice en 1943. Mais a-t-il senti le vent tourner ? Est-ce que les exc\u00e8s de ses amis miliciens l\u2019ont fait douter ? Je n\u2019en sais rien. Toujours est-il qu\u2019il s\u2019est rapproch\u00e9 de la R\u00e9sistance. \u00c0 tel point que les Allemands l\u2019ont d\u00e9port\u00e9 en octobre 44 et qu\u2019il est mort dans un camp, sans doute fusill\u00e9.<br \/>\nMais, pendant le temps o\u00f9 il a collabor\u00e9, il s\u2019est quand m\u00eame fait beaucoup d\u2019ennemis : il faut dire que ma m\u00e8re et lui menaient alors la grande vie. Ils \u00e9taient de toutes les r\u00e9ceptions, de toutes les manifestations r\u00e9unissant l\u2019arm\u00e9e allemande, les collaborateurs en g\u00e9n\u00e9ral et la Milice en particulier. Ma m\u00e8re aurait m\u00eame eu une liaison avec un colonel de la SS, mais cela n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 confirm\u00e9. Toujours est-il qu\u2019\u00e0 la Lib\u00e9ration, les comptes se sont r\u00e9gl\u00e9s. Pas avec mon p\u00e8re puisqu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 mort, mais avec ma m\u00e8re qui a pay\u00e9 le prix fort. Bien s\u00fbr, tous ces gens du village avaient cri\u00e9 \u00ab vive la R\u00e9sistance, vive de Gaulle \u00bb apr\u00e8s avoir chant\u00e9 \u00ab Mar\u00e9chal, nous voil\u00e0. \u00bb Et tous ces braves patriotes se sont crus oblig\u00e9s de rendre la justice en ouvrant \u00ab la chasse aux collabos. \u00bb Quelques pauvres bougres, des sans-grades furent massacr\u00e9s ou fusill\u00e9s suivant l\u2019humeur et le courage des justiciers. Les femmes, celles qui furent accus\u00e9es d\u2019avoir \u00ab couch\u00e9 avec les boches \u00bb, mais pas qu\u2019elles, furent tondues sous les applaudissements hyst\u00e9riques d\u2019une foule imb\u00e9cile.<br \/>\nParmi ces femmes, bien \u00e9videmment ma m\u00e8re. J\u2019ai assist\u00e9 \u00e0 cette sc\u00e8ne. Des types \u00e9taient venus la chercher dans notre appartement et, de la fen\u00eatre, au deuxi\u00e8me \u00e9tage, je l\u2019ai vue, humili\u00e9e, frapp\u00e9e. Une femme, oui, une femme a commenc\u00e9 \u00e0 lui couper ses beaux cheveux blonds avec une paire de ciseaux. Ma m\u00e8re \u00e9tait une jolie femme, avec une belle chevelure ondul\u00e9e, de grands yeux bleus, des mains fines et d\u00e9licates. Et quand ses cheveux furent coup\u00e9s, la m\u00eame femme prit une tondeuse et, sans m\u00e9nagement, la passa sur la t\u00eate de ma m\u00e8re. Je revois encore et encore cette image que je n\u2019oublierai jamais. Comme je n\u2019ai jamais oubli\u00e9 cette femme qui martyrisait ma m\u00e8re, son regard cruel, ses yeux d\u2019aigle. Je n\u2019avais alors que trois ans et c\u2019est ce jour-l\u00e0 que j\u2019ai eu ma premi\u00e8re envie de meurtre, ma premi\u00e8re envie de tuer. Il se dit que les enfants de cet \u00e2ge n\u2019ont pas une claire conscience de la vie ou de la mort. Pour d\u2019autres, peut-\u00eatre, mais pour moi, c\u2019est faux : je savais, sans doute d\u2019instinct, ce que c\u2019\u00e9tait de mourir. Et c\u2019\u00e9tait cela, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce que je voulais pour cette femme : qu\u2019elle meure !<br \/>\nJ\u2019avais compris, sans doute inconsciemment, que ma m\u00e8re ne survivrait pas \u00e0 ce qu\u2019elle avait subi. Et je ne me trompais pas : le lendemain, elle s\u2019est pendue dans la prison o\u00f9 ses bourreaux l\u2019avaient enferm\u00e9e.<br \/>\nC\u2019est notre voisine de palier qui est venue me chercher, m\u2019arracher \u00e0 cette vison d\u2019horreur. On m\u2019a dit plus tard que je n\u2019avais pas pleur\u00e9, pas prononc\u00e9 un seul mot.<br \/>\nLa voisine m\u2019a gard\u00e9 chez elle pendant quelques jours puis m\u2019a confi\u00e9 aux bonnes s\u0153urs de l\u2019orphelinat voisin.<br \/>\nQuelques ann\u00e9es plus tard, en 1951, tout \u00e0 fait par hasard, j\u2019ai aper\u00e7u la femme qui avait martyris\u00e9 ma m\u00e8re. Je l\u2019ai reconnue facilement : elle avait toujours le m\u00eame regard, la m\u00eame d\u00e9marche claudicante. Je n\u2019avais que dix ans et j\u2019avais conserv\u00e9 intacte l\u2019envie de la tuer. Mais ce n\u2019\u00e9tait ni le lieu ni le moment. Je n\u2019en ai parl\u00e9 \u00e0 personne, bien s\u00fbr. Je savais d\u00e9j\u00e0 que je la retrouverais un jour. Et que pour venger ma m\u00e8re, je la tuerai.<\/p>\n<p>Au mois de septembre suivant, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 confi\u00e9 \u00e0 une famille d\u2019accueil, Maurice et Louisette Santis. Je suis rest\u00e9 chez eux jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de seize ans. En toute honn\u00eatet\u00e9, je dirai qu\u2019avec eux, j\u2019ai eu une belle enfance, puis une belle adolescence.<br \/>\nIls avaient d\u00e9j\u00e0 trois enfants : l\u2019ain\u00e9e, Juliette, quinze ans et deux gar\u00e7ons, Jean Pierre, 13 ans et Claude, 9 ans. Le p\u00e8re \u00e9tait ma\u00e7on et sa femme faisait quelques m\u00e9nages. Inutile de dire que ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment l\u2019opulence dans cette maison.<br \/>\nJ\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 comme le quatri\u00e8me enfant, le petit dernier. Je n\u2019ai manqu\u00e9 ni de nourriture, ni de v\u00eatements, ni de c\u00e2lins. Je portais les chaussures, les pulls et les pantalons de mes fr\u00e8res sans que cela ne pose de probl\u00e8mes. Mes anniversaires \u00e9taient tous f\u00eat\u00e9s et le p\u00e8re No\u00ebl pensait \u00e0 moi comme \u00e0 chaque membre de la famille. Je n\u2019ai jamais cherch\u00e9 \u00e0 comprendre les raisons pour lesquelles ils m\u2019avaient accueilli. C\u2019est maman qui me l\u2019a dit juste avant que je ne parte \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Mousses : les quelques billets que leur donnait l\u2019Assistance publique leur permettaient de vivre un peu plus confortablement.<br \/>\nJ\u2019\u00e9tais tr\u00e8s proche de Claude, le benjamin de la fratrie. Lui et moi \u00e9tions tr\u00e8s complices malgr\u00e9 nos cinq ans de diff\u00e9rences.<br \/>\nQuand j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire, c\u2019est lui qui me faisait r\u00e9citer mes le\u00e7ons et qui surveillait mes devoirs. Il me faisait aussi partager ses lectures : c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 lui que j\u2019ai d\u00e9couvert Stevenson, Jules Vernes, Jack London et bien d\u2019autres. Des \u00e9crivains qui m\u2019ont donn\u00e9 l\u2019envie du grand large et des voyages.<br \/>\nClaude est rentr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Mousses en 1952, l\u2019ann\u00e9e de mes onze ans. Je l\u2019ai envi\u00e9, si vous saviez comme je l\u2019ai envi\u00e9. \u00c0 tel point que ce jour-l\u00e0, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 que moi aussi, je serai marin.<br \/>\nQuand il revenait en permission, dans son bel uniforme, avec le col bleu et le pompon rouge, je l\u2019admirais, je buvais ses paroles. J\u2019aurais alors donn\u00e9 n\u2019importe quoi pour \u00eatre \u00e0 sa place.<br \/>\nIl avait choisi d\u2019\u00eatre fusilier marin. Apr\u00e8s avoir navigu\u00e9 sur un croiseur pendant deux ans, il a \u00e9t\u00e9 affect\u00e9 en Alg\u00e9rie. Il a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 peu apr\u00e8s dans une embuscade en 1956, juste un an avant mon entr\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Mousses.<br \/>\nDurant toute ma scolarit\u00e9, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 un bon \u00e9l\u00e8ve, tranquille et travailleur. Et je n\u2019h\u00e9sitais jamais \u00e0 aider ceux de mes camarades qui avaient des difficult\u00e9s. J\u2019ai eu facilement mon certificat d\u2019\u00e9tudes et mon BEPC. Les enseignants et surtout la directrice me voyaient d\u00e9j\u00e0 suivre des \u00e9tudes et m\u2019encourageaient en ce sens. Mais, moi, je ne me voyais d\u2019avenir qu\u2019en navigateur. Je suis rentr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Mousses le 1er avril 1957. Tu parles d\u2019un poisson !<br \/>\nPour un changement, ce fut un changement ! Je passais d\u2019une vie douillette et prot\u00e9g\u00e9e \u00e0 la vie rude et rigoureuse d\u2019une \u00e9cole militaire.<br \/>\nApr\u00e8s une nuit enti\u00e8re pass\u00e9e dans le train, j\u2019arrivais \u00e0 Quimper compl\u00e8tement ext\u00e9nu\u00e9. Dans le hall de la gare, des grad\u00e9s accueillirent sans grande chaleur une vingtaine de gamins aux cheveux en bataille. Dans le car qui nous emmenait vers Loctudy, pas un bruit, sinon celui du moteur.<br \/>\nL\u2019\u00e9cole \u00e9tait install\u00e9e dans une esp\u00e8ce de grand ch\u00e2teau. Nous avons alors visit\u00e9 au pas de course ce qui allait \u00eatre l\u2019endroit o\u00f9 nous allions vivre une ann\u00e9e. Le ciel \u00e9tait noir, une pluie fine et p\u00e9n\u00e9trante tombait sans discontinuer et mon enthousiasme tombait de m\u00eame.<br \/>\nLe premier exercice, si l\u2019on peut dire, fut consacr\u00e9 \u00e0 la mise en place du hamac dans lequel nous allions dormir. Les explications que nous donn\u00e8rent les grad\u00e9s furent pour le moins sommaires, comme si savoir monter un hamac avait \u00e9t\u00e9 la plus naturelle des choses. Lorsque je dis \u00e0 un vieux quartier maitre bosco que j\u2019aimerais comprendre le montage du hamac, je n\u2019eus droit comme r\u00e9ponse qu\u2019\u00e0 un \u00ab vouloir comprendre, c\u2019est commencer \u00e0 d\u00e9sob\u00e9ir \u00bb. Je me suis bien \u00e9videmment gard\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 une telle \u00e2nerie, mais je me suis alors demand\u00e9 o\u00f9 j\u2019avais mis les pieds.<br \/>\nJe garde un mauvais souvenir des nuits pass\u00e9es dans ce hamac, sans doute mal install\u00e9, toujours en \u00e9quilibre instable. Je ne compte plus les chutes, les courbatures le matin au r\u00e9veil. Certes, avec le temps et l\u2019exp\u00e9rience, j\u2019ai fini par m\u2019habituer et \u00e0 dormir normalement. L\u2019\u00c9cole des Mousses \u00e9tait une \u00e9cole militaire. Et il arrivait souvent que les r\u00e8glements et la hi\u00e9rarchie oublient que nous n\u2019\u00e9tions que des gamins de seize ou dix-sept ans. Nous avions droit, entre autres exemples, \u00e0 huit ou seize paquets de cigarettes chaque mois, je ne sais plus exactement, des \u00ab Troupes \u00bb au go\u00fbt \u00e2cre qui nous brulait les l\u00e8vres et le palais. M\u00eame si nous \u00e9tions alors plus d\u2019un \u00e0 tousser, nous avions pris la mauvaise habitude \u00ab d\u2019en griller une \u00bb d\u00e8s que l\u2019on pouvait.<br \/>\nNous n\u2019\u00e9tions que des adolescents, mais il nous fallait \u00eatre des hommes, sous peine de passer pour des \u00ab gonzesses \u00bb !<br \/>\nPour ma premi\u00e8re permission, pendant les vacances scolaires d\u2019\u00e9t\u00e9, je suis arriv\u00e9 au village en uniforme. \u00c0 cette \u00e9poque, le prestige de l\u2019uniforme valait \u00e0 celui qui le portait un statut particulier, fait d\u2019admiration et d\u2019envie. Et les habitants n\u2019avaient pas d\u00fb voir de marins depuis des lustres. Je me suis pli\u00e9 sans d\u00e9plaisir \u00e0 la \u00ab c\u00e9r\u00e9monie \u00bb du toucher du pompon et aux bises qui vont avec. \u00c0 mes copains de coll\u00e8ge que je retrouvais, je racontais ma vie \u00e0 l\u2019\u00e9cole, en l\u2019embellissant.<\/p>\n<p>Ce fut cette \u00e0 cette \u00e9poque que je perdis mon innocence.<\/p>\n<p>\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; M\u00e9moires d&#8217;un tueur ordinaire, roman de Claude Bachelier &nbsp; Je suis n\u00e9 le 22 juin 1941. 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