{"id":2178,"date":"2018-11-02T15:18:02","date_gmt":"2018-11-02T14:18:02","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2178"},"modified":"2018-11-03T09:45:09","modified_gmt":"2018-11-03T08:45:09","slug":"un-tilleul-nest-pas-un-peuplier","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2178","title":{"rendered":"Un tilleul n&#8217;est pas un peuplier"},"content":{"rendered":"<h6 style=\"text-align: left;\" align=\"center\"><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=1957\"><strong><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1948\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Couverture-Un-tilleul-R-150x250.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"250\" \/><\/strong><\/a><\/h6>\n<h6 align=\"center\"><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: left;\" align=\"center\">Un tilleul n&#8217;est pas un peuplier de Jacqueline Dewerdt-Ogil<\/h6>\n<h6 align=\"center\"><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h6 style=\"text-align: left;\" align=\"center\"><span style=\"color: #007000;\">Premier chapitre<\/span><\/h6>\n<p><strong><em>On devrait toujours chercher sa jeunesse sous le soleil<\/em><\/strong><\/p>\n<p>\u2013 On dirait Th\u00e9r\u00e8se !<br \/>\nLa grosse femme, l\u00e0-bas, sous le porche, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la place. Th\u00e9r\u00e8se ! Jean n\u2019a pas pens\u00e9 \u00e0 elle depuis des dizaines d\u2019ann\u00e9es. Un autre aurait hauss\u00e9 les \u00e9paules. Th\u00e9r\u00e8se ? Impossible ! Et quelle importance ? Mais Jean essuie la bu\u00e9e sur la vitre, le poing ferm\u00e9, comme le font les enfants. La surprise lui brouille la vue autant que la pluie qui cingle la vitrine de l\u2019estaminet o\u00f9 il s\u2019est r\u00e9fugi\u00e9.<br \/>\nLa grosse femme glisse sur les pav\u00e9s, perd l\u2019\u00e9quilibre. Jean tend le bras pour la retenir. R\u00e9flexe stupide. Quelque chose de liquide lui coule sur les genoux et ce n\u2019est pas la pluie qui s\u2019\u00e9goutte de ses cheveux, mais en un filet h\u00e9sitant et froid, sa bi\u00e8re, qu\u2019il vient de renverser. La serveuse se pr\u00e9cipite, ramasse le verre, essuie la table, lui colle un torchon sur les cuisses et lui offre un demi fra\u00eechement tir\u00e9 en claironnant sur un ton enjou\u00e9 marqu\u00e9 du sceau de la curiosit\u00e9 :<br \/>\n\u2013 Vous connaissez une Th\u00e9r\u00e8se \u00e0 Monflandrin ?<br \/>\nIl a donc pens\u00e9 \u00e0 voix haute ! Sans aucune g\u00eane, la tenanci\u00e8re prend appui sur son \u00e9paule, se penche pour regarder vers la place. Jean se d\u00e9tourne, cherche \u00e0 se d\u00e9gager ; il a horreur des familiarit\u00e9s, et surtout qu\u2019on se m\u00eale de sa vie. L\u2019\u00e9chafaudage d\u00e9coiff\u00e9 des cheveux blonds lui chatouille la joue, le parfum l\u2019oppresse et le rouge des l\u00e8vres se moque :<br \/>\n\u2013 Elle va \u00eatre tremp\u00e9e, la Th\u00e9r\u00e8se !<br \/>\nJean recule sa chaise, rend le torchon \u00e0 l\u2019intruse, la remercie vaguement pour la bi\u00e8re. Peine perdue, elle tient la place. Si seulement l\u2019averse se calmait un tant soit peu. Comme si \u00e7a ne suffisait pas, une voix d\u2019homme \u00e9raill\u00e9e grommelle :<br \/>\n\u2013 Il a un coup d\u2019mou pour une Th\u00e9r\u00e8se, l\u2019citoyen ?<br \/>\nJean sursaute. Qui se m\u00eale encore de sa vie ? Un type agripp\u00e9 au comptoir, coiff\u00e9 d\u2019un b\u00e9ret militaire dont on dirait volontiers qu\u2019il ne l\u2019a pas quitt\u00e9, ni de jour ni de nuit, depuis son retour du service, dans les ann\u00e9es soixante. La tenanci\u00e8re souffle avant de s\u2019\u00e9loigner :<br \/>\n\u2013 Il peut pas s\u2019emp\u00eacher. Faites pas attention.<br \/>\nJean aimerait ne faire attention \u00e0 rien d\u2019autre qu\u2019\u00e0 la grosse femme sous le porche. Au fond de lui, il voudrait ne pas l\u2019avoir vue, ne pas \u00eatre ici, ne pas avoir \u00e0 penser \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se. Que ce soit elle ou non, il se sent pi\u00e9g\u00e9, il n\u2019arrivera plus \u00e0 s\u2019en d\u00e9tacher. Il la regarde encore aller et venir, les bras crois\u00e9s serr\u00e9s contre sa poitrine. Elle s\u2019avance, jette un coup d\u2019\u0153il de chaque c\u00f4t\u00e9 de la place, se remet \u00e0 l\u2019abri. Dans l\u2019estaminet, l\u2019interrogatoire continue :<br \/>\n\u2013 Vous connaissez du monde par ici ?<br \/>\n\u2013 Personne, non, je ne crois pas.<br \/>\nC\u2019est vrai. M\u00eame si c\u2019est Th\u00e9r\u00e8se, il ne peut affirmer qu\u2019il la connait. Comment pourrait-il \u00eatre certain de la reconna\u00eetre ? Il y a bien vingt ans qu\u2019il ne l\u2019a pas vue, mais, depuis qu\u2019il a aper\u00e7u cette femme, l\u00e0-bas, il ne se souvient de rien d\u2019autre que de la peur que Th\u00e9r\u00e8se lui inspirait quand il \u00e9tait gamin. Comment, dans ces conditions, satisfaire la curiosit\u00e9 d\u2019une serveuse de caf\u00e9, m\u00eame pleine de sollicitude ? D\u00e9\u00e7ue ou simplement fataliste, celle-ci donne un dernier coup de torchon sur la table et fait claquer ses hauts talons jusque derri\u00e8re le bar qu\u2019elle essuie distraitement, l\u2019\u0153il toujours en direction de l\u2019ext\u00e9rieur :<br \/>\n\u2013 Vous connaissez la ville ou vous venez visiter ?<br \/>\n\u2013 J\u2019ai pass\u00e9 quatre ans au coll\u00e8ge. C\u2019\u00e9tait il y a cinquante ans. Je viens voir ce que c\u2019est devenu.<br \/>\n\u2013 On devrait toujours chercher sa jeunesse sous le soleil.<\/p>\n<p>La grosse femme a disparu. La serveuse, fi\u00e8re de la sentence qu\u2019elle vient d\u2019ass\u00e9ner \u00e0 ce client bougon, chantonne. Jean, les coudes sur la table, la t\u00eate dans les mains, essaie de retrouver un peu de lucidit\u00e9. Il faisait grand soleil ce matin quand il a d\u00e9cid\u00e9 de venir \u00e0 Monflandrin voir son ancien coll\u00e8ge. Si l\u2019orage n\u2019avait pas \u00e9clat\u00e9\u2026s\u2019il n\u2019avait pas plu\u2026si Jeanine ne l\u2019avait pas quitt\u00e9\u2026<br \/>\nJeanine l\u2019a quitt\u00e9 deux ans plus t\u00f4t apr\u00e8s quarante ans de vie commune. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle qu\u2019il est ici. Depuis son d\u00e9part, il va mal, passe son temps \u00e0 ressasser le film de leur vie de couple et ce film lui pla\u00eet. Jusqu\u2019au choc de la rupture. L\u2019\u00e9voquer lui donne des palpitations. Tout allait bien entre eux, du moins le croyait-il. Subitement, Jeanine a jug\u00e9 que la vie sans lui serait plus gaie. Finies les taquineries \u00e0 propos de ses yeux, de ses pommettes et de son humeur slave. \u00c9puis\u00e9e la patience devant ses h\u00e9sitations. D\u2019un coup, d\u2019un seul, elle l\u2019a trouv\u00e9 taciturne. Aucun reproche, pas de drame. Pas d\u2019autre homme, elle l\u2019a jur\u00e9. Il l\u2019a crue. Taciturne. Voil\u00e0 ce qu\u2019elle ne supportait plus : il \u00e9tait taciturne.<br \/>\nLe mot s\u2019est install\u00e9 dans la t\u00eate de Jean et y trace, depuis qu\u2019elle l\u2019a prononc\u00e9, si calmement, si distinctement, des lignes sinueuses et d\u00e9sordonn\u00e9es. Ces ruminations l\u2019\u00e9puisent, ses nuits peupl\u00e9es de cauchemars ne le reposent pas. Le petit matin le trouve anxieux, perplexe ou boulevers\u00e9 par des r\u00eaves incompr\u00e9hensibles qui, tous, le ram\u00e8nent \u00e0 son enfance. Visages sans nom, lambeaux d\u2019images auxquels il aimerait donner un sens. Ses parents sont morts. Qui pourrait lui parler de son enfance ? Il a v\u00e9cu en fils unique bien que Th\u00e9r\u00e8se f\u00fbt la fille de son p\u00e8re.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e lui est alors venue, pour se raccrocher \u00e0 quelque chose de tangible, de retourner sur les lieux de son enfance. Des lieux o\u00f9 il aurait v\u00e9cu sans ses parents et sans Jeanine. Il a pens\u00e9 au coll\u00e8ge, s\u2019est souvenu du terrain de sport o\u00f9 il s\u2019\u00e9tait toujours senti mal \u00e0 l\u2019aise. Mais ne l\u2019\u00e9tait-il pas \u00e0 peu pr\u00e8s partout ? En r\u00e9alit\u00e9, il en prend conscience maintenant qu\u2019il est sur le point de s\u2019y retrouver, en r\u00e9alit\u00e9 il avait peur. Une peur diffuse, sans objet particulier, une peur dissimul\u00e9e derri\u00e8re la carapace toute lisse d\u2019un gamin silencieux et distrait, devenu l\u2019homme taciturne dont Jeanine s\u2019est lass\u00e9e.<br \/>\nIl entend l\u2019homme au b\u00e9ret :<br \/>\n\u2013 Un d\u00e9luge comme \u00e7a, on en a pour un bout de temps !<br \/>\nDu temps, Jean en a. Chez Bernier-P\u00e8re-et-Fils, voil\u00e0 trois ans qu\u2019on a f\u00eat\u00e9 son d\u00e9part \u00e0 la retraite. Quarante ann\u00e9es sans un cong\u00e9 maladie, sans un cheveu blanc, sans grossir ni maigrir. Soixante-dix-huit kilos harmonieusement r\u00e9partis sur sa haute taille. Un plus jeune a affich\u00e9 son nom sur la porte du bureau \u00ab Comptabilit\u00e9 \u00bb et pos\u00e9 ses fesses devant l\u2019ordinateur dernier cri acquis pour l\u2019occasion. C\u2019est lui qui d\u00e9sormais touche des primes en alignant des chiffres dont il fait des tableaux, des graphiques et des dossiers qui rassurent les patrons sur la bonne sant\u00e9 de leur affaire.<\/p>\n<p>Plus personne devant le porche. Jean aimerait se sentir soulag\u00e9, mais il n\u2019en est rien. Il se sent seul, a le sentiment qu\u2019une journ\u00e9e enti\u00e8re s\u2019est \u00e9coul\u00e9e depuis qu\u2019il s\u2019est assis derri\u00e8re cette vitre embu\u00e9e. Inutilement en attente. Il ne sait plus ce qu\u2019il est venu chercher, ce qu\u2019il peut attendre de son initiative ; pour une fois qu\u2019il en prend une, elle lui para\u00eet soudain idiote. Et toujours la pluie.<br \/>\nUne clameur au fond de la salle du caf\u00e9. Jean n\u2019avait pas pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 une table de joueurs de cartes. La partie est termin\u00e9e. Les hommes s\u2019esclaffent, jurent, tapent du poing sur la table, r\u00e9clament \u00e0 boire. La tenanci\u00e8re s\u2019affaire. L\u2019un d\u2019eux demande le silence. C\u2019est l\u2019heure des informations \u00e0 la radio. Le pr\u00e9sident Fran\u00e7ois Hollande, tout nouvellement \u00e9lu, a invit\u00e9 l\u2019ex-pr\u00e9sident Sarkozy \u00e0 se recueillir avec lui devant les d\u00e9pouilles de quatre soldats fran\u00e7ais tu\u00e9s en Afghanistan. Un ch\u0153ur de soupirs s\u2019\u00e9l\u00e8ve autour du tapis vert et une voix se d\u00e9tache :<br \/>\n\u2013 Ah ben, dr\u00f4le de guerre !<br \/>\nOn n\u2019en saura pas plus. Les hommes restent silencieux un long moment avant de recommencer \u00e0 taper le carton. Jean scrute leurs visages. La guerre de quarante, ils l\u2019ont sans doute connue, gamins ou jeunes adolescents. Peut-\u00eatre ont-ils fait l\u2019Indochine ou l\u2019Alg\u00e9rie ? Des horreurs, des morts, civils ou militaires, ils en ont vus. Les conversations reprennent. Jean ne comprend pas si elles concernent le pass\u00e9, l\u2019actualit\u00e9 ou la partie de belote. Au-dessus de leurs t\u00eates, sur des \u00e9tag\u00e8res orn\u00e9es d\u2019une frise de tissu brod\u00e9, s\u2019aligne une collection de cafeti\u00e8res \u00e9maill\u00e9es. Bouquets de fleurs aux couleurs fan\u00e9es, couvercles \u00e0 charni\u00e8re, \u00e9clats sur les becs verseurs caboss\u00e9s. Toutes les maisons avaient les m\u00eames quand il \u00e9tait m\u00f4me. Le caf\u00e9 s\u2019\u00e9paississait au fil de la journ\u00e9e sur un coin de la cuisini\u00e8re \u00e0 charbon cern\u00e9e d\u2019une barre de cuivre astiqu\u00e9e \u00e0 vous aveugler. Il manque l\u2019odeur de la chicor\u00e9e. Sur le mur du fond, une affiche promet le Char-Myst\u00e8re pour le carnaval. Jean d\u00e9guste sa bi\u00e8re \u00e0 petites gorg\u00e9es, un \u0153il vers l\u2019ext\u00e9rieur. La pluie s\u2019est un peu calm\u00e9e sous un ciel toujours aussi sombre. Encore un mois de juin qui se prend pour octobre. Sur la place, quelques touristes entrent et sortent du mus\u00e9e. Jean admire comment les parapluies se d\u00e9brouillent avec le vent, les pieds avec les flaques.<br \/>\nIl en oublie Th\u00e9r\u00e8se et pense \u00e0 Jeanine, sa femme. Il pense et dit toujours \u00ab ma femme \u00bb. \u00ab Mon ex \u00bb, \u00ab mon ex-femme \u00bb, lui \u00e9corcheraient la bouche. Il sourit. Si elle \u00e9tait ici, elle expliquerait \u00e0 la serveuse la seule bonne m\u00e9thode pour essuyer les verres et lui recommanderait la lingette miracle en paquet de dix, l\u2019\u00e9ponge en prime. Il y a bien longtemps qu\u2019elle aurait entam\u00e9 la conversation avec tout le monde. Sa vie r\u00e9sum\u00e9e en trois phrases ; deux questions bien tourn\u00e9es pour faire raconter la sienne \u00e0 la blonde tenanci\u00e8re ; une blague pour remettre \u00e0 sa place l\u2019homme \u00e0 la casquette. Jean l\u2019imagine bien aller jeter un \u0153il \u00e0 la partie de cartes, sans se priver de pointer du doigt un bon coup \u00e0 r\u00e9aliser. On aurait vite tout connu du Char-Myst\u00e8re et du nouveau mus\u00e9e ; on aurait su si, dans cet estaminet, on met encore de la chicor\u00e9e dans le caf\u00e9. Et elle aurait travers\u00e9 la place sous la pluie pour demander \u00e0 cette grosse femme si elle s\u2019appelle Th\u00e9r\u00e8se. Elle est comme \u00e7a, Jeanine. Exactement son contraire. Jean trouvait cette compl\u00e9mentarit\u00e9 plut\u00f4t int\u00e9ressante. Jeanine aussi, sans doute, pendant quarante ans. Le passage \u00e0 la retraite a \u00e9t\u00e9 fatal.<\/p>\n<p>La grosse femme est revenue, elle s\u2019impatiente devant le porche. Ses all\u00e9es et venues se pr\u00e9cipitent. Elle attend quelqu\u2019un et ce quelqu\u2019un n\u2019arrive pas. Jean a chaud. Cette nervosit\u00e9, cette brusquerie dans le corps. Th\u00e9r\u00e8se, c\u2019est elle, il en doute de moins en moins. Se persuade pourtant que c\u2019est impossible. La bi\u00e8re ne suffit pas \u00e0 le d\u00e9salt\u00e9rer ni \u00e0 noyer la boule d\u2019angoisse qui monte en m\u00eame temps que le souvenir de leur derni\u00e8re rencontre vingt ans plus t\u00f4t.<br \/>\nJean avait pris une journ\u00e9e de cong\u00e9 pour faire des travaux chez sa m\u00e8re. En dehors des p\u00e9riodes de bilan o\u00f9 il accumulait les heures dans la marge, les Bernier-P\u00e8re-et-Fils (le p\u00e8re ayant gard\u00e9 sa jeunesse et le fils paraissant vieux avant l\u2019\u00e2ge, on ne les distinguait gu\u00e8re) voyaient d\u2019un bon \u0153il les demandes de cong\u00e9. Elles faisaient fondre le compte des heures suppl\u00e9mentaires et c\u2019\u00e9tait toujours cela de gagn\u00e9.<br \/>\nJean et sa m\u00e8re venaient de tomber d\u2019accord sur la hauteur de la cl\u00f4ture \u00e0 changer quand Th\u00e9r\u00e8se \u00e9tait arriv\u00e9e, suivie de Pierre, son fils a\u00een\u00e9, \u00e0 peine plus jeune que Jean. Sans pr\u00e9venir, elle avait d\u00e9boul\u00e9 \u00e0 grand bruit, un g\u00e2teau dans une main, un \u00e9pais dossier rouge dans l\u2019autre. Jean s\u2019\u00e9tait aussit\u00f4t senti oppress\u00e9. Relent de la peur d\u2019enfance. \u00c0 bien y penser, c\u2019\u00e9tait plus que \u00e7a. Th\u00e9r\u00e8se l\u2019envahissait. Elle ne restait pas assise, allait et venait, occupait tout l\u2019espace de ses gestes larges. Jean manquait d\u2019air. Et elle parlait, elle parlait fort, sans vraiment s\u2019adresser \u00e0 quelqu\u2019un et en tout cas jamais \u00e0 lui. Elle \u00e9tait all\u00e9e de la mairie du village et criait en patois.<br \/>\n\u2013 Chaque fois pareil. Ch\u00e9s bieaux messieurs en col blanc, i font pas leur travail et, mi, j\u2019dois m\u2019d\u00e9brouiller, m\u2019d\u00e9placer, perdre mon temps. Comme si que j\u2019n\u2019avais qu\u2019\u00e7a \u00e0 faire !<br \/>\nElle postillonnait. Elle \u00e9tait aussi d\u00e9monstrative et bruyante que Jean \u00e9tait discret et silencieux. Son fils Pierre restait debout pr\u00e8s de la porte, la t\u00eate basse, pr\u00eat \u00e0 sortir. Elle ouvrait le buffet, sortait les assiettes, les claquait sur la table, y jetait, plus qu\u2019elle ne les d\u00e9posait, les parts du g\u00e2teau qu\u2019elle d\u00e9coupait au rythme de ses invectives. Outr\u00e9 par ce sans-g\u00eane, Jean la regardait faire, mais, effar\u00e9 et honteux, il restait immobile.<br \/>\nUne fois les assiettes garnies, Th\u00e9r\u00e8se s\u2019\u00e9tait immobilis\u00e9e, le couteau point\u00e9 vers le dossier rouge. Avait alors commenc\u00e9 un discours d\u00e9cousu auquel Jean n\u2019avait pas compris grand-chose sauf que ces Nom de Dieu de bons \u00e0 rien de secr\u00e9taires de mairie n\u2019\u00e9taient pas fichus de faire leur travail correctement et que la terre enti\u00e8re lui pourrissait la vie depuis qu\u2019elle \u00e9tait sortie du ventre de sa pauvre m\u00e8re et qu\u2019elle s\u2019appelait Kornilov.<br \/>\nKornilov, comme lui. Jean regardait cette furie, cette Th\u00e9r\u00e8se \u00e0 laquelle il ne pensait jamais. Jamais il ne se disait qu\u2019il avait une s\u0153ur, m\u00eame demi-s\u0153ur. Quand avait-il r\u00e9alis\u00e9 qui elle \u00e9tait ? Cette Th\u00e9r\u00e8se qui, elle aussi, faisait comme s\u2019il n\u2019existait pas. Sans se demander qui \u00e9tait sa m\u00e8re \u00e0 elle, il ne trouvait pas juste que Th\u00e9r\u00e8se vienne d\u00e9verser ses col\u00e8res chez Magda, sa m\u00e8re \u00e0 lui. Comment celle-ci pouvait-elle garder son calme en pr\u00e9parant le caf\u00e9 ? Seule une moue fugitive laissait transpara\u00eetre son agacement. Avait-elle l\u2019habitude de ces d\u00e9monstrations ? En connaissait-elle le sens ? Jean, lui, n\u2019y comprenait rien. Quand il lui avait racont\u00e9 la sc\u00e8ne, Jeanine avait \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9e :<br \/>\n\u2013 Par \u00e9gard pour ta m\u00e8re, tu aurais pu la faire taire ! Pauvre Magda !<br \/>\n\u2013 Je ne voulais pas \u00eatre indiscret.<br \/>\n\u2013 Indiscret ! \u00c0 force de discr\u00e9tion, tu fr\u00f4les l\u2019indiff\u00e9rence.<br \/>\n\u2013 \u2026<br \/>\n\u2013 Tu peux me regarder avec ton air de chien battu, tu aurais pu chercher \u00e0 la calmer. Ou t\u2019int\u00e9resser \u00e0 son probl\u00e8me. Elle n\u2019allait pas te manger.<br \/>\nIl n\u2019avait pas cherch\u00e9 \u00e0 calmer Th\u00e9r\u00e8se, mais il avait tent\u00e9 de lui demander ce qui la mettait dans cet \u00e9tat. Sans le laisser terminer sa phrase, Th\u00e9r\u00e8se avait point\u00e9 vers lui son couteau. Sans desserrer les dents, elle avait siffl\u00e9 :<br \/>\n\u2013 Oh toi, le petit g\u00e2t\u00e9, m\u00eale-toi de tes oignons.<br \/>\nSon couteau avait trac\u00e9 un cercle \u00e0 hauteur du c\u0153ur de Jean et, comme si de rien n\u2019\u00e9tait, elle s\u2019\u00e9tait retourn\u00e9e et avait repris ses r\u00e9criminations contre la mairie, ses employ\u00e9s en particulier et les fonctionnaires en g\u00e9n\u00e9ral, frappant du plat de la main le dossier rouge pos\u00e9 sur la table.<br \/>\nLe petit g\u00e2t\u00e9 ! Th\u00e9r\u00e8se, jalouse de lui ? Livide, Jean n\u2019entendait plus que cette col\u00e8re et le tintement des tasses et des cuillers \u00e0 caf\u00e9. Tenter de la calmer ? Impossible. Il avait regard\u00e9 sa m\u00e8re qui avait lev\u00e9 les sourcils, hoch\u00e9 la t\u00eate, hauss\u00e9 les \u00e9paules et s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 table devant sa part du g\u00e2teau comme si tout cela n\u2019avait pas d\u2019importance, que c\u2019\u00e9tait juste un mauvais moment \u00e0 passer. Avec raison. Th\u00e9r\u00e8se s\u2019\u00e9tait tue et s\u2019\u00e9tait attabl\u00e9e elle aussi.<br \/>\nJean n\u2019imaginait pas s\u2019asseoir en face d\u2019elle apr\u00e8s ce qui venait de se passer. Il \u00e9tait venu pour r\u00e9parer la cl\u00f4ture, il \u00e9tait temps qu\u2019il se m\u00eet au travail s\u2019il voulait terminer avant la nuit. Pierre lui avait ouvert la porte :<br \/>\n\u2013 J\u2019viens t\u2019donner un coup d\u2019main.<br \/>\nAussit\u00f4t dehors, Jean avait soupir\u00e9 :<br \/>\n\u2013 Quelle tornade, ta m\u00e8re ! Je n\u2019ai rien compris.<br \/>\n\u2013 On ne la changera pas. Tu la connais !<br \/>\n\u2013 En fait, non, je ne la connais pas. Je l\u2019ai si peu rencontr\u00e9e. Sauf quand j\u2019\u00e9tais gamin, mais je la fuyais. Et toi, je ne t\u2019ai pas vu depuis quand ?<br \/>\nNi l\u2019un ni l\u2019autre ne s\u2019en souvenait. \u00c7a remontait aussi \u00e0 l\u2019enfance. Quelle importance ? Pierre n\u2019\u00e9tait pas homme \u00e0 se pencher sur le pass\u00e9 ; il avait envie de se mettre au travail. Avec des gestes de professionnel, il faisait l\u2019inventaire du mat\u00e9riel pr\u00e9par\u00e9 par Jean qui, tout en le regardant faire, estima qu\u2019il avait huit ou dix ans \u00e0 la naissance de Pierre et retrouva le souvenir d\u2019un enfant joyeux et turbulent, toujours coll\u00e9 \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se et \u00e0 ses fr\u00e8res. Pierre comptait les piquets, soupesait les outils. Silencieux en pr\u00e9sence de sa m\u00e8re, il semblait ici heureux de parler :<br \/>\n\u2013 Elle est toujours comme \u00e7a, en rogne contre quelqu\u2019un. Aujourd\u2019hui, c\u2019est toi qui prends. Moi, c\u2019est l\u2019contraire, en c\u2019moment, elle n\u2019jure que par moi. J\u2019suis le plus beau, l\u2019plus intelligent. \u00c0 condition d\u2019lui servir de chauffeur sans m\u2019m\u00ealer d\u2019ses affaires. T\u2019as vu, j\u2019me m\u00eale de rien, j\u2019la laisse dire. Et un beau jour, j\u2019vais m\u2019faire rembarrer sans explication. C\u2019est d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 plus d\u2019une fois.<br \/>\nApr\u00e8s avoir dispos\u00e9 les outils, piquets et grillages dans un ordre qui le r\u00e9jouissait, Pierre saisit brusquement les mains de Jean, les tourna, les retourna et s\u2019esclaffa :<br \/>\n\u2013 Oh, dis donc !<br \/>\nSon rire se transforma en une esp\u00e8ce de gloussement ; il s\u2019\u00e9tranglait :<br \/>\n\u2013 C\u2019est avec des belles mains blanches comme \u00e7a qu\u2019tu comptes changer la cl\u00f4ture ?<br \/>\n\u2013 Ne t\u2019en fais pas, je me d\u00e9brouille.<br \/>\n\u2013 Moi, j\u2019fais tout moi-m\u00eame dans ma maison. J\u2019ai tout l\u2019outillage.<br \/>\n\u2013 Et alors ? Tu juges qu\u2019il manque quelque chose ?<br \/>\n\u2013 Non non, c\u2019est parfait. T\u2019es peut-\u00eatre un col blanc, mais t\u2019as de la jugeote.<br \/>\nEfficace, bavard et dr\u00f4le, Pierre prenait la direction des op\u00e9rations, commentait chacun de ses gestes. Jean restait obs\u00e9d\u00e9 par Th\u00e9r\u00e8se et sa col\u00e8re.<br \/>\n\u2013 Tu sais ce que ta m\u00e8re reproche aux secr\u00e9taires de mairie ?<br \/>\n\u2013 Une embrouille. \u00c0 chaque fois qu\u2019elle demande un certificat de naissance, ils \u00e9crivent mal son nom. Alors, elle vient \u00e0 la mairie de Boisgrenier. Elle passe un savon \u00e0 l\u2019employ\u00e9. Il lui refait son papier avec son nom \u00e9crit comme il faut. Elle sort sans remercier et elle nous fait une col\u00e8re qui lui dure plusieurs jours. En gros, c\u2019est \u00e7a son probl\u00e8me.<br \/>\n\u2013 Une erreur ? \u00c0 chaque fois ? Ce n\u2019est pourtant pas si compliqu\u00e9. Passe-moi donc la pince, s\u2019il te pla\u00eet.<br \/>\n\u2013 J\u2019ai jamais compris. M\u2019man veut rien m\u2019expliquer. Attention \u00e0 toi, je d\u00e9roule. Elle connait pas le mot \u00ab nuance \u00bb, la m\u00e8re, c\u2019est tout ou rien avec elle. Le grand amour ou la rupture compl\u00e8te. Capable d\u2019oublier du jour au lendemain qu\u2019elle t\u2019a pas parl\u00e9 pendant deux ans. Elle t\u2019avait maudit et d\u2019un coup, tu redeviens l\u2019amour de sa vie. Elle est comme \u00e7a.<br \/>\nCette explication ne rendait pas Th\u00e9r\u00e8se plus sympathique et Pierre n\u2019avait rien \u00e9clairci. Jean pensa \u00e0 ses parents. Arriv\u00e9s de Russie et de Pologne pour travailler en France, ils ne ma\u00eetrisaient pas le fran\u00e7ais et faisaient confiance aux secr\u00e9taires de mairie pour leurs papiers.<br \/>\n\u2013 Pierre !<br \/>\nLa voix de Th\u00e9r\u00e8se fit sursauter les deux hommes. Pierre laissa tomber le rouleau de grillage dont l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 \u00e9rafla le poignet de Jean. Il serra la main de son oncle, lui pressa l\u2019\u00e9paule avec un clin d\u2019\u0153il et courut vers sa m\u00e8re. Jean, un mouchoir sur sa plaie, fit un pas en direction de la voiture. D\u00e9j\u00e0 Th\u00e9r\u00e8se lui tournait le dos. Il rejoignit sa m\u00e8re sur le seuil de la maison :<br \/>\n\u2013 Elle est toujours comme \u00e7a ?<br \/>\n\u2013 Th\u00e9r\u00e8ss pas heureuss. Beaucoup des probl\u00e8mes.<br \/>\n\u2013 Quel genre de probl\u00e8mes ?<br \/>\n\u2013 J\u2019ai me pas m\u00ealer z\u2019affaires Th\u00e9r\u00e8ss.<br \/>\n\u2013 Ils se sont tromp\u00e9s sur ses papiers, c\u2019est \u00e7a ?<br \/>\n\u2013 J\u2019ai rien conna\u00eetre papiers, ti sais bien. J\u2019ai rien savais vieilles histoires. Mieux laisser tranquille tout \u00e7a.<br \/>\nJean n\u2019apprit rien de plus et surtout pas pourquoi Th\u00e9r\u00e8se l\u2019avait agress\u00e9. C\u2019\u00e9tait son credo, \u00e0 sa m\u00e8re : laisser dormir le pass\u00e9 sans y toucher. Surtout ne rien dire. Sa bont\u00e9 et sa douceur cachaient un myst\u00e8re, entretenu par ses silences.<br \/>\nQuand il \u00e9tait enfant, Jean avait souvent \u00e9t\u00e9 troubl\u00e9 par les moments o\u00f9 le regard de sa m\u00e8re se perdait dans le lointain ; elle vaquait \u00e0 ses occupations, mais ses gestes se faisaient plus lents, elle hochait la t\u00eate, remuait les l\u00e8vres. Le plus souvent, son monologue int\u00e9rieur se terminait par une chanson de sa Pologne natale. Quand elle remarquait la pr\u00e9sence de son fils, elle souriait, lui caressait les cheveux, sans un mot. Jeanine aimait beaucoup sa belle-m\u00e8re, disait d\u2019elle qu\u2019elle savait \u00e9couter. Les deux femmes avaient des moments de complicit\u00e9. Se confiaient-elles leurs soucis d\u2019\u00e9pouses et de m\u00e8res ? Quoi qu\u2019il en soit, les vieilles histoires ont dormi, tranquilles, et Jean n\u2019a plus revu Th\u00e9r\u00e8se depuis cette sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>Sur la vitre, le vent joue avec les gouttes. Des vaguelettes horizontales s\u2019entrecroisent et brouillent la vue. La pluie se fait l\u00e9g\u00e8re. Le ciel s\u2019\u00e9claircit. Jean sursaute, s\u2019\u00e9trangle avec la bi\u00e8re. La grosse femme pi\u00e9tine de nouveau l\u00e0-bas devant le porche, le dos courb\u00e9. On dirait qu\u2019elle boite. Elle l\u00e8ve au-dessus de sa t\u00eate ce qu\u2019elle tenait serr\u00e9 contre elle tout \u00e0 l\u2019heure. Un dossier rouge. Comme celui de Th\u00e9r\u00e8se sur la table, il y a vingt ans. Jean ne voit plus rien et ce n\u2019est pas la pluie.<br \/>\nIl jette un \u0153il en direction du comptoir. La serveuse, tourn\u00e9e vers le miroir de son verrier, perfectionne le savant d\u00e9s\u00e9quilibre de son chignon. Elle surprend son regard et une moue taquine \u00e9claire son visage. Jean l\u00e8ve son verre \u00e0 sa sant\u00e9 et se retourne vers l\u2019ext\u00e9rieur. Sur la place, les fa\u00e7ades jaunes ont vir\u00e9 au gris. Avaient-ils d\u00e9j\u00e0 cess\u00e9 d\u2019aller chez Th\u00e9r\u00e8se \u00e0 l\u2019\u00e9poque du coll\u00e8ge ? Il ne se souvient ni de cela ni des maisons qui entourent la place. Dans sa jeunesse, il n\u2019avait pas le loisir de fl\u00e2ner en ville ni de s\u2019asseoir dans les caf\u00e9s.<br \/>\nUne \u00e9claircie semble imminente. Les rares passants foncent vers leur voiture ou les boutiques. La grosse femme brandit son dossier pour attirer l\u2019attention de quelqu\u2019un que Jean ne voit pas. Il tente de calmer l\u2019emballement de son c\u0153ur. Elle ressemble vraiment \u00e0 Th\u00e9r\u00e8se. Son agitation, son impatience. Le corps massif engonc\u00e9, quel que soit le temps, dans trois gilets superpos\u00e9s, des gilets tricot\u00e9s \u00e0 la main dans des couleurs pastel. Les jambes courtes, la couronne de boucles de cheveux, la fa\u00e7on d\u2019occuper pleinement le bout de trottoir o\u00f9 s\u2019\u00e9talent ses grands pieds. \u00c0 cette distance, dans cette p\u00e9nombre de fin d\u2019averse, ce pourrait \u00eatre n\u2019importe quelle femme sortie en vitesse, sans prendre le temps d\u2019enfiler son manteau. Un passant, occup\u00e9 \u00e0 refermer son parapluie, la bouscule. Elle rattrape de justesse son dossier, s\u2019y cramponne, le cale sous son bras. \u00c0 grand renfort de gestes mena\u00e7ants, elle invective l\u2019homme, qui s\u2019incline, une main sur le c\u0153ur. Peine perdue, elle continue \u00e0 s\u2019agiter. Cette fa\u00e7on de remuer en tous sens, de plier les genoux, de secouer la t\u00eate, de pointer un index mena\u00e7ant, Jean n\u2019a pas besoin du son, l\u2019image suffit. Aucun doute n\u2019est d\u00e9sormais permis, c\u2019est une col\u00e8re digne de Th\u00e9r\u00e8se. C\u2019est Th\u00e9r\u00e8se. Jean a un mouvement de recul qui, \u00e0 son corps d\u00e9fendant, se transforme en \u00e9lan vers elle.<br \/>\nLe temps qu\u2019il paye sa bi\u00e8re et qu\u2019il sorte, la femme s\u2019est engouffr\u00e9e dans une voiture. Jean traverse la place en courant, fait de grands signes. D\u00e9j\u00e0, l\u2019auto a fait demi-tour et s\u2019\u00e9loigne. L\u2019homme qui a provoqu\u00e9, bien malgr\u00e9 lui, la col\u00e8re de Th\u00e9r\u00e8se, lui sourit.<br \/>\n\u2013 Dites donc, pas commode, la bonne femme. Vous la connaissez ?<br \/>\n\u2013 Je ne sais pas, enfin\u2026oui, peut-\u00eatre, ma\u2026.<br \/>\nLe mot n\u2019est pas sorti. S\u0153ur. Demi-s\u0153ur. Comment prononcer demi-s\u0153ur ? Quel dr\u00f4le de mot. Il n\u2019a jamais pens\u00e9 \u00e0 elle comme \u00e0 une s\u0153ur. N\u2019a d\u2019ailleurs jamais pens\u00e9 \u00e0 elle depuis vingt ans. Ni avant. Ils n\u2019ont jamais v\u00e9cu dans la m\u00eame maison. Quelques images lui reviennent. Des images de dimanche. Chez ses parents. Th\u00e9r\u00e8se et son fianc\u00e9, un baiser surpris dans le jardin. Chez elle, Th\u00e9r\u00e8se et son mari, sa ribambelle d\u2019enfants. Th\u00e9r\u00e8se et son dossier. Th\u00e9r\u00e8se qui dit Depuis que je m\u2019appelle Kornilov. Kornilov, comme lui. Le fils de Boris, comme on disait au village. Ce serait bien un coup du diable si Th\u00e9r\u00e8se et lui se trouvaient \u00e0 Monflandrin le m\u00eame jour. Et pourtant.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Un tilleul n&#8217;est pas un peuplier de Jacqueline Dewerdt-Ogil &nbsp; Premier chapitre On devrait toujours chercher sa jeunesse sous le soleil \u2013 On dirait Th\u00e9r\u00e8se ! 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