{"id":2169,"date":"2018-11-02T14:45:36","date_gmt":"2018-11-02T13:45:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2169"},"modified":"2018-11-03T09:40:13","modified_gmt":"2018-11-03T08:40:13","slug":"bleu-horizon","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2169","title":{"rendered":"Bleu horizon"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=1768\"><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-1700\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Couv-Bleu-horizon-150x250.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"250\" \/><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Bleu horizon<\/strong> de <strong>Val\u00e9rie Brun<\/strong>, premier chapitre<\/p>\n<p>Le portail grin\u00e7a. Emma sursauta. En collant son nez \u00e0 la fen\u00eatre, gr\u00e2ce \u00e0 la lueur de la lune, elle entrevit le p\u00e8re Broussard et son attelage s\u2019\u00e9loignant sur la route, cahin-caha. Une ombre attira ensuite son attention. Les marronniers plant\u00e9s dans la cour masquaient en grande partie la silhouette du visiteur. En se penchant un peu, elle aper\u00e7ut les jambes d\u2019un homme, mais ne reconnut pas la d\u00e9marche boiteuse. Inqui\u00e8te, elle attendit qu\u2019il f\u00fbt plus pr\u00e8s. Alors, entre les branches, elle discerna un visage. Une vague de bonheur emporta la jeune institutrice qui d\u00e9serta l\u2019appartement et se rua dans l\u2019escalier. Elle longea la cloison de la classe des filles et, par la porte ouverte de la pi\u00e8ce, jeta son tablier en direction des pupitres. Puis, elle passa les mains dans son chignon et en profita pour glisser une m\u00e8che folle derri\u00e8re l\u2019oreille.<br \/>\nLes battements de son c\u0153ur s\u2019amplifiaient et ses mains se crispaient sur le tissu de sa jupe. Une appr\u00e9hension se m\u00ealait \u00e0 sa joie. Elle esp\u00e9rait ce jour environ de trois ans.<\/p>\n<p>Son Jean avait \u00e9t\u00e9 mobilis\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but du conflit.<\/p>\n<p>Pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 1914, comme tant d\u2019autres Fran\u00e7aises, elle avait serr\u00e9 les dents, persuad\u00e9e que les combats ne s\u2019\u00e9terniseraient pas au-del\u00e0 de No\u00ebl. Puis, le temps passant, elle avait esp\u00e9r\u00e9 que le gouvernement ne sacrifierait pas l\u2019ensemble des forces vives du pays. Malgr\u00e9 la censure, les dures conditions de vie sur le front et les difficult\u00e9s rencontr\u00e9es lors des batailles avaient fini par se savoir. Des langues se d\u00e9liaient. La guerre s\u2019enlisait, se transformait en une boucherie qu\u2019Emma jugeait absurde. Les annonces des soldats morts au champ d\u2019honneur s\u2019accumulaient, endeuillant chaque famille du village. Le cauchemar finirait-il avant que tous fussent massacr\u00e9s ?<br \/>\nContrairement \u00e0 la plupart des habitants du Chatelard, Emma refusait de condamner les mutins faisant la gr\u00e8ve des combats et les mutil\u00e9s volontaires, si d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s dans cet enfer de boue, de feu et de sang.<\/p>\n<p>Depuis quelques semaines, le mari de la boulang\u00e8re, estropi\u00e9, avait regagn\u00e9 son foyer. D\u00e9finitivement. En l\u2019apercevant, la jeune femme avait commenc\u00e9 \u00e0 se laisser bercer par un fol espoir : et si Jean \u00e9tait, lui aussi, d\u00e9mobilis\u00e9 avant la fin de cette satan\u00e9e guerre ? La gueule cass\u00e9e ou un membre amput\u00e9, peu importait \u00e0 Emma du moment qu\u2019il r\u00e9int\u00e9grait leur logis et n\u2019en repartait plus.<\/p>\n<p>Elle se languissait de son homme.<\/p>\n<p>Ce soir, son v\u0153u \u00e9tait enfin exauc\u00e9. Il \u00e9tait de retour. Elle ne risquerait plus de le perdre. Elle ne tremblerait plus. Dans quelques instants, il la serrerait contre son c\u0153ur.<\/p>\n<p>Aid\u00e9 d\u2019une b\u00e9quille, Jean avan\u00e7ait \u00e0 petits pas au milieu des bogues de ch\u00e2taignes. Ses pupilles \u00e9teintes et cern\u00e9es de bistre erraient sur la fa\u00e7ade d\u00e9cr\u00e9pie et la peinture cloqu\u00e9e des volets. Derri\u00e8re les murs, il essayait d\u2019imaginer les pi\u00e8ces composant l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019habitation. Au rez-de-chauss\u00e9e, se trouvait certainement la classe tandis que le premier \u00e9tage devait \u00eatre occup\u00e9 par le logement de fonction, comme dans les b\u00e2timents en ruine o\u00f9 son bataillon avait parfois trouv\u00e9 refuge, les jours de repli.<br \/>\nMais\u2026 comment \u00e9taient dispos\u00e9s les meubles lors de sa derni\u00e8re permission ? Quelle \u00e9tait la couleur du couvre-lit ? Des tapisseries murales ? Les d\u00e9tails ne lui revenaient pas. Ses souvenirs semblaient s\u2019\u00eatre envol\u00e9s.<br \/>\nLorsqu\u2019il se tenait embusqu\u00e9 au poste de combat ou bien allong\u00e9 au fond d\u2019un lit d\u2019h\u00f4pital, jamais il n\u2019avait rencontr\u00e9 la moindre difficult\u00e9 pour se rem\u00e9morer les lieux o\u00f9 il avait grandi, aim\u00e9 et travaill\u00e9\u2026 Cet apr\u00e8s-midi, pourtant, il avait relu plusieurs pages de son carnet de route, notamment les passages concernant sa br\u00e8ve vie d\u2019homme mari\u00e9 qu\u2019il avait consign\u00e9s entre deux bombardements. Pourquoi son pass\u00e9 le fuyait-il ? Comment reprendre son existence de civil l\u00e0 o\u00f9 il l\u2019avait laiss\u00e9e ?<\/p>\n<p>En sortant de la gare, il avait crois\u00e9 un vieux bonhomme qui avait propos\u00e9 de le ramener chez lui. Le bougre avait l\u2019air de bien le conna\u00eetre et m\u00eame de le respecter. Il lui avait donn\u00e9 du Monsieur Bruneau avec respect. Puis, il l\u2019avait conduit jusqu\u2019ici en soulignant : \u00ab pour l\u2019institutrice, \u00e7a va \u00eatre une sacr\u00e9e surprise ! Ah oui, pour s\u00fbr, ce sera une bien belle surprise ! \u00bb Pendant le trajet, entre deux silences, l\u2019inconnu lui avait un peu tenu le crachoir en causant du pays. Jean avait souri et acquiesc\u00e9 par de brefs hochements de t\u00eate, m\u00eame si les noms des familles cit\u00e9es ne lui rappelaient rien.<\/p>\n<p>Par la porte entrouverte, l\u2019\u00e9cho des huit coups sonn\u00e9s par l\u2019horloge \u00e0 balancier ramena Jean dans le pr\u00e9sent. La jeune femme qui l\u2019attendait devant l\u2019entr\u00e9e se montrerait sans doute plus curieuse, plus pressante que le paysan. Jean n\u2019\u00e9tait pas certain d\u2019avoir envie de se confier.<\/p>\n<p>Emma ne le quittait pas des yeux. Elle h\u00e9sitait : devait-elle courir vers lui ou au contraire afficher une certaine retenue ? Le poids des mois d\u2019absence pesait sur ses \u00e9paules, la rendait f\u00e9brile.<br \/>\nElle embrassa du regard le visage amaigri, d\u00e9nu\u00e9 de toute expression famili\u00e8re. Les rides creusaient et durcissaient pr\u00e9matur\u00e9ment les traits autrefois si doux. Ses yeux parcoururent la ligne des \u00e9paules, le buste puis les jambes de Jean. Il lui parut plus petit, presque fragile.<br \/>\n\u00c9tait-ce une blessure \u00e0 la cuisse qui le d\u00e9s\u00e9quilibrait, l\u2019obligeait \u00e0 faire de br\u00e8ves haltes ?<br \/>\nEmma contenait mal son impatience, la masquait de son mieux sous un sourire fig\u00e9. Un l\u00e9ger frisson parcourut sa nuque.<br \/>\nIls ne s\u2019\u00e9taient pas revus depuis octobre 1915. Deux ans de s\u00e9paration forc\u00e9e.<br \/>\nFinalement, la jeune \u00e9pouse d\u00e9cida de descendre les marches du perron et d\u2019offrir ses bras \u00e0 son homme. Elle ne savait que dire tant elle avait peur de g\u00e2cher ce moment. Son mari devait \u00eatre d\u00e9boussol\u00e9, il avait certainement besoin de temps avant de retrouver ses habitudes apr\u00e8s de si longs et terribles mois dans les tranch\u00e9es, au contact de la camarde.<\/p>\n<p>Le regard de Jean se posa enfin sur sa femme. Une lueur de panique le traversa. Il fit un pas en arri\u00e8re et jeta un coup d\u2019\u0153il \u00e0 gauche puis \u00e0 droite, \u00e0 la recherche d\u2019une \u00e9chappatoire. N\u2019en trouvant aucune, ne sachant comment cacher son appr\u00e9hension, et comprenant qu\u2019il \u00e9tait trop tard pour reculer, il se d\u00e9cida \u00e0 aller au-devant d\u2019Emma. Sans prononcer la moindre parole. En r\u00e9ponse \u00e0 son \u00e9treinte, il effleura de ses l\u00e8vres dess\u00e9ch\u00e9es la joue de celle qu\u2019il avait certainement aim\u00e9e afin d\u2019y d\u00e9poser un baiser furtif. Maladroit.<br \/>\nEmma ne put retenir ses larmes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; &nbsp; Bleu horizon de Val\u00e9rie Brun, premier chapitre Le portail grin\u00e7a. Emma sursauta. 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