{"id":2165,"date":"2018-11-02T14:32:53","date_gmt":"2018-11-02T13:32:53","guid":{"rendered":"http:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2165"},"modified":"2018-11-02T17:29:55","modified_gmt":"2018-11-02T16:29:55","slug":"silex","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.zonaires.com\/?page_id=2165","title":{"rendered":"Silex"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.zonaires.com\/?p=2098\"><strong><img loading=\"lazy\" class=\"alignleft size-thumbnail wp-image-2099\" src=\"https:\/\/www.zonaires.com\/wp-content\/uploads\/2018\/10\/Couv-silex-01-150x250.jpg\" alt=\"\" width=\"150\" height=\"250\" \/><\/strong><\/a><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>SILEX, d&#8217;Alain Emery,\u00a0<\/strong>Premier chapitre<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Le moment venu, vous savez.<\/p>\n<p>M\u00eame si votre corps tout entier se cabre, m\u00eame s\u2019il se d\u00e9robe devant l\u2019obstacle, \u00e0 l\u2019heure dite, au fond de vos tripes, vous savez que la mort n\u2019a pas fait tout ce chemin jusqu\u2019\u00e0 vous pour rien. Elle ne repartira pas les mains vides. Que vous imploriez un dieu quelconque ou que vous en veniez \u00e0 supplier les vivants, \u00e7a ne changera rien. Vous savez. Alors, les fils se d\u00e9nouent un \u00e0 un, et c\u2019est, comme l\u2019os sous la chair, une \u00e2me crue et d\u00e9sempar\u00e9e qui appara\u00eet au grand jour.<\/p>\n<p>Je vois la mienne pour la premi\u00e8re fois. C\u2019est comme essayer de lire une lettre \u00e0 laquelle on aurait mis le feu ; un mis\u00e9rable morceau de papier o\u00f9 serait consign\u00e9e, noir sur blanc, la somme de toute une vie, et qui noircirait sous la flamme avant de rejoindre la cendre et le n\u00e9ant.<\/p>\n<p>Je ne suis d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019un souffle. Pareil au vent s\u2019engouffrant dans le tronc d\u2019un de ces arbres qui ne tiennent que par l\u2019\u00e9corce et dont le c\u0153ur n\u2019est qu\u2019une boue noire et grouillante de vermine.<\/p>\n<p>Combien de temps me reste-t-il, je l\u2019ignore. J\u2019esp\u00e8re atteindre l\u2019aube, voir \u00e0 nouveau bleuir les gorges, comme l\u2019acier pass\u00e9 au feu, mais je ne suis s\u00fbr de rien. Si la b\u00eate accul\u00e9e, \u00e0 bout de forces, s\u2019\u00e9chine \u00e0 faire face \u00e0 ceux qui veulent l\u2019abattre, au fond elle n\u2019attend que la dague. Le coup de gr\u00e2ce. J\u2019en ai assez. Je lutte depuis trop longtemps. Je voudrais profiter de cette nuit pour vider mon sac, avouer ce qui peut l\u2019\u00eatre et all\u00e9ger ma conscience. Me rendre justice et laisser couler la parole jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle redevienne un filet d\u2019eau claire.<\/p>\n<p>Ce soir, le ciel est un ventre de chat et des ravins montent comme des feux d\u2019herbes humides. J\u2019ai ouvert la fen\u00eatre et la nuit qui s\u2019y faufile \u00e0 pr\u00e9sent semble impr\u00e9gn\u00e9e de fer. La montagne est une griffe mauve et les nuages, qu\u2019on croirait de braise, s\u2019y \u00e9ventrent en grognant. La for\u00eat a tir\u00e9 autour de moi d\u2019imp\u00e9n\u00e9trables traits d\u2019encre et sur le lac se refl\u00e8tent les rares \u00e9toiles. Que je le veuille ou non, c\u2019est le moment de convoquer les morts. Il est de mon devoir \u2014 c\u2019est ainsi, du moins, que je vois les choses aujourd\u2019hui \u2014 de remonter leur souvenir en surface, \u00e0 la lumi\u00e8re du jour. Je dois faire entendre leur voix avant qu\u2019elle ne s\u2019\u00e9teigne \u00e0 jamais, avec moi.<\/p>\n<p>Il ne vient plus personne ici, d\u00e9sormais. Les arbres plongent dans l\u2019obscurit\u00e9 les chemins sur lesquels ils se referment et la glaise jaune des sentiers ne r\u00e9v\u00e8le bien souvent que des empreintes de gibier. Les pierres et les ronces se livrent un combat sans merci et le village \u2014 o\u00f9 je me suis ravitaill\u00e9 pendant tout ce temps \u2014 ne sera bient\u00f4t qu\u2019un champ de ruines. Et cette maison, qui fut autrefois le pavillon de chasse d\u2019un ma\u00eetre d\u2019en bas, qui nous abrite, mes livres et moi, depuis le d\u00e9but, au milieu des bois de cerfs et des sauvagines empaill\u00e9es, cette bicoque qui fut mon refuge sera d\u2019ici peu mon tombeau. Je n\u2019ai ni famille ni ami. C\u2019est donc \u00e0 vous, dont j\u2019ignore tout, qui franchirez un jour ou l\u2019autre cette porte et d\u00e9couvrirez ma d\u00e9pouille ou ce qu\u2019il en reste, \u00e0 vous seul qu\u2019il me faut confier ce que je sais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; SILEX, d&#8217;Alain Emery,\u00a0Premier chapitre &nbsp; Le moment venu, vous savez. 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