Concours

Profitez du confinement pour exercer votre talent d’interprétation et nous proposer l’enregistrement de votre lecture de « Lucien se confine » fantaisie puisée dans le dernier livre de Benoit Camus « Les Lucubrations de Lucien ». L’enregistrement retenu accompagnera Lucien dans ses différentes lucubrations et l’auteur.e lauréat.e recevra en récompense un exemplaire du recueil.

Concours ouvert jusqu’au 14 avril 2021 à minuit. Enregistrement à envoyer à contact@zonaires.com

Le lauréat est Serge Cazenave. Pour écouter son interprétation :  Extraits en écoute 

Lucien se confine

Lucien s’est installé dans son placard. Il a mis une chaise à l’intérieur, s’est assis dessus et a refermé la porte coulissante derrière lui. Quand il a eu chaud, il l’a rouverte et a pensé à gagner de la place. Il a libéré la penderie. De ses manteaux, de ses pantalons, de ses chemises. Il les a décrochés de leurs cintres. Les a désinfectés en les aspergeant de gel hydro-alcoolique et balancés dans le couloir. L’air est devenu respirable. Au début. Parce qu’une fois ses vêtements expulsés, se changer s’est avéré problématique. Forcément. En conséquence, il ne se change plus et pue davantage. À la guerre comme à la guerre, se dit-il aux moments critiques, lorsque ça le démange et lui titille les narines plus que d’habitude. Quand il a eu faim, il a été bien content d’avoir emporté du papier et un stylo avec lui. Il aurait été embêté, sinon, et obligé de manger ses chaussures. Il n’aime pas marcher pieds nus. Lucien a les pieds sensibles. Surtout les plantes. Heureusement, pas de soucis, il a amené du papier et un stylo. Il peut donc écrire des attestations de déplacement dérogatoire qui préservent ses souliers et lui, d’inanition, en l’autorisant à se sustenter de matières moins résistantes à la mastication que les semelles de ses crocs. Il coche le motif alimentaire, le date grâce aux bâtons qu’il trace sur la paroi du placard et le signe. Il sort alors du réduit. Toujours seul. Il n’y a pas d’autre habitant que lui dans la penderie ; ça l’aide à respecter la consigne. Et le hasard faisant bien les choses, il ne croise personne. Son appartement est désert. Aucun risque de réunion en privé. Lucien reste en règle et dans les clous, même à l’écart du placard et de son étagère dédiée au bricolage. Il traverse son domicile, la bouche collée à son coude en prévention. Sur ses gardes, au cas où il tousserait. On ne sait jamais : Lucien pourrait avoir envie de tousser. Imaginons-le : qu’il tousse. Pas de panique, il aurait déjà le nez et la bouche dans la manche. Immédiatement opérationnel, son coude répondrait à ses obligations. Difficile d’être plus prévoyant. Lucien rejoint ainsi sa cuisine en toute légalité. Prêt à dégainer son attestation au moindre contrôle, en déplorant le laxisme des autorités très peu présentes en définitive, voire complètement absentes. Et atteint son réfrigérateur. Il y puise quelques nourritures. Mange en conservant son coude aux aguets devant sa bouche ; ce qui n’est pas pratique. Ce besoin élémentaire satisfait, il passe la tête par l’entrebâillement de la porte de la cuisine, vérifie si la voie est libre. Il souhaiterait en profiter pour en satisfaire un autre, de besoin. Il sait que ça n’est pas permis ; le motif ne figure pas dans la liste des possibles dérogatoires. Il a des scrupules. Violer les règles le mortifie. Il s’y résout cependant, la conscience torturée. Honteux de son manque de discipline et de civisme. Il faut admettre que ça presse. Il invoquera un cas de force majeure si on le surprend en flagrant délit. Il regarde à droite, puis à gauche. Aucun policier ne menace. Il prend son élan, se précipite vers les toilettes en priant pour que personne ne le voie ni ne le dénonce. Ouf, il y est ! Il ferme la porte à clé. Respire. La clandestinité, décidément, ne lui réussit pas. Il en a des sueurs et le bide tout noué. Et se demande si, à la réflexion, il ne ferait pas mieux de s’épargner ces tourments en se confinant là. Oui… sauf que… son stylo et le papier sont restés dans le placard.